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27 janvier 2023 5 27 /01 /janvier /2023 08:50
211 - Anniversaire

Nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire du Kaiser. Afin de commémorer cet heureux événement, je vous propose deux textes de ses parents évoquant son douzième anniversaire et permettant d’anticiper sur les relations de plus en plus difficiles qui finiront pas s’installer entre eux.

 

Le premier a été écrit dans son journal par son père, le Kronprinz Frédéric, alors en France avec les troupes allemandes qui, le 18 janvier précédent, avaient proclamé dans la galerie des glaces du château de Versailles la naissance de l’empire allemand 1. Ses voeux de concorde familiale ne seront malheureusement pas exaucés, les relations entre le prince et ses parents se détériorant avec le temps, notamment parce que ces derniers ne purent supporter que celui-ci s’éloigne de leurs propres idées et cherche – assez maladroitement d’ailleurs – à affirmer son indépendance.

1 Voir : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2021/01/170-un-anniversaire-oublie.html.

 

27 janvier 1871 2

C’est aujourd’hui l’anniversaire de mon fils Guillaume. Puisse-t-il devenir un homme fort, droit, fidèle, épris de vérité et de beauté, un véritable Allemand, qui saura un jour conduire sans préjugé notre grande patrie en suivant la voie tracée par son père et son grand-père 3. Il y a, Dieu merci, entre lui et nous des rapports simples, naturels et empreints d’affection, que nous nous efforçons de conserver pour qu’il trouve toujours en ses parents ses meilleurs et ses plus sincères amis. Il est angoissant de penser aux espérances qui, dès maintenant, sont accumulées sur la tête de cet enfant, et aux lourdes responsabilités que nous assumons vis-à-vis de la patrie en dirigeant son éducation. Que Dieu nous aide à le préserver contre tout ce qui est bas, mesquin et trivial, et à le préparer, par nos bons conseils, aux graves devoirs qu’il aura à remplir. 4

2 Nous sommes exactement à la veille de la signature de la convention d’armistice par Jules Favre pour la France et Bismarck pour le tout jeune empire allemand.

3 Compte tenu des nombreuses frictions pour des raisons politiques entre le Kronprinz Frédéric et son père, ce souhait laisse songeur…

4 Cité par sir Frederick Ponsonby Lettres de l’impératrice Frédéric (Bernard Grasset ; Paris, 1931) pp. 96-97.

211 - Anniversaire

Le second texte est une lettre écrite par la Kronprinzessin à sa mère, la reine Victoria, le 28 janvier 1871. On ne peut que s’alarmer sur les réserves qu’elle émet sur les qualités de son fils aîné – réserves qui ne feront que s’amplifier avec le temps – ainsi que de sur la phrase finale plutôt déplacée sous la plume d’une future impératrice allemande et reine de Prusse s’adressant à celle qui est avant tout une souveraine étrangère…

 

Merci mille fois de vos bons souhaits pour le 25 et pour l’anniversaire de Willie 5. Il était ravi de vos cadeaux. Je lui avais réservé une surprise, ainsi qu’aux autres enfants, en leur permettant d’aller au théâtre et de voir un panorama, ce qui les a beaucoup amusés. Tout le monde est à bout et souhaite passionnément la paix 6 […]

5 Surnom familier du prince Guillaume.

6 La princesse n’avait pas encore été informée de la signature de l’armistice entre la France et l’Allemagne.

Vous serez enchantée de Guillaume, j’en suis sûre, quand vous le verrez ; il a des manières aimables et douces, comme Bertie 7, et il est parfois très séduisant. Ce n’est pas un garçon doué de qualités très brillantes ni d’une grande force de caractère, mais il pourra, j’en suis convaincue, faire un homme utile. Il a un excellent précepteur qui ne néglige rien pour développer son esprit et son corps 8. Je surveille moi-même son éducation dans les moindres détails, car Fritz 9 n’a jamais eu le temps de s’occuper des enfants. Les années qui viennent vont être particulièrement importantes pour sa formation, car c’est maintenant qu’il va cesser d’être un enfant pour devenir un homme. Je me réjouis de pouvoir vous affirmer qu’entre lui et moi se sont formés des liens de confiance et d’amour, que rien, j’en suis convaincue, ne pourra jamais détruire. Il a une très bonne santé et ce serait un beau garçon s’il n’avait pas à souffrir de son infirmité. Celle-ci le rend timide et maladroit, car il sent qu’il dépend des autres pour sa vie matérielle. Cela rend son éducation très difficile et ne va pas sans agir sur son caractère. Pour moi, c’est une source de chagrins continuels. Il a très peu de son père et de sa famille prussienne… 10

7 Surnom familier du prince de Galles, futur roi Edouard VII du Royaume-Uni.

8 Georg Ernst Hinzpeter (1827-1907) ; nous l’avons déjà rencontré dans deux de nos billets : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/04/85-l-empereur-guillaume-ii-une-esquisse-dessinee-d-apres-nature.html et http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2014/10/76-le-service-a-the-d-holopherne.html.

9 Surnom familier du Kronprinz Frédéric.

10 Sir Frederick Ponsonby Lettres de l’impératrice Frédéric pp. 97-99.

211 - Anniversaire
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11 janvier 2023 3 11 /01 /janvier /2023 15:41

On vient d’annoncer le décès à 82 ans de Sa Majesté Constantin II roi des Hellènes, chassé de son pays à la suite du coup d’état des colonels de 1967. Il était l’arrière petit-fils du Kaiser par sa mère la reine Frederika de Hanovre (épouse du roi des Hellènes Paul Ier) elle-même fille de la princesse Victoria Louise de Prusse, fille cadette de Guillaume II. Constantin II était le frère de la reine Sophie, épouse de Sa Majesté très catholique le roi d’Espagne émérite don Juan Carlos Ier.

210 - In memoriam Constantin II

Photographie tirée de la notice wikipédia du défunt souverain.

210 - In memoriam Constantin II
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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 11:36
209 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (3/3)

Dans les jours qui suivirent l’escale du SMS Hela, l’incertitude sur le possible débarquement du prince Henri se poursuivait donc. Et le samedi 10 août 1901 La dépêche de Brest continua d’entretenir le suspense, même si des indices pouvaient laisser penser que le frère du Kaiser ne passerait sans doute pas par la ville.

Ainsi que nous le laissions pressentir hier, le prince Henri n’est pas venu à Brest, soit que l’Hela n’ait pu rejoindre l’escadre allemande à temps, soit que le prince Henri ait voulu s’acquitter jusqu’au bout de la mission qui lui avait été confiée.

On sait que l’Hela, venu dans notre port pour faire du charbon, quitta Brest avant-hier, vers trois heures de l’après midi, pour se mettre à la recherche de l’escadre allemande et ramener le prince Henri à Brest, où l’attendait un train spécial pour le conduire à Paris, d’où il aurait pu rapidement gagner l’Allemagne.

On s’attendait donc à ce que l’Hela revînt dans la nuit, ou tout au moins hier matin, et à cet effet, tous les sémaphores de la côte avaient reçu l’ordre de veiller jour et nuit, de manière à guetter le passage de l’Hela.

A la préfecture, à la gare, à la police, on se tenait sur le qui vive.

Un grand nombre d’étrangers étaient même accourus à Brest, se répandant un peu partout dans les hôtels.

Vers huit heures du matin, une série de coups de canon, tirés à intervalles réguliers, firent croire au retour de l’Hela.

Un grand nombre de nos concitoyens se précipitèrent au port de commerce, sur le cours d’Ajot 1 et sur le boulevard de la Marine. Leur curiosité fut déçu : il s’agissait tout simplement de tirs en rade, tirs qui ont continué toute la journée.

1 Vaste promenade aménagée à la fin du XVIIIe siècle surplombant le port de commerce de Brest.

209 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (3/3)

Certains marins prétendaient qu’il ne serait pas impossible que le prince débarquât dans l’après-midi.

L’Hela, disaient-ils, qui n’avait rendez-vous avec l’escadre qu’hier vendredi, vers midi, à l’entrée de la Manche, a peut-être été obligé de descendre beaucoup au sud pour rencontrer cette force navale.

En effet, par suite de son départ précipité, l’Hela se trouvait avoir une avance considérable sur les flottes allemandes.

Interviewé par nous, hier matin, M. Frank, attaché d’ambassade, se montrait surpris que l’Hela ne fût pas encore de retour.

« Peut-être – nous disait-il – l’aviso n’a pu trouver de suite l’escadre, ou bien l’Hela, le meilleur coursier de la flotte, ayant pris à bord le prince Henri, a-t-il accéléré sa marche, de manière à pouvoir arriver dans la nuit ou aujourd’hui à Wilhelmshaven. »

Le même avis prédominait à la préfecture, où le commandant de Bredo, – auquel l’attaché servait d’interprète – déclarait jeudi, lors de sa visite, que le prince était très réservé, qu’il ne disait pas grand-chose à son entourage, et qu’il était fort probable qu’en apprenant la mort de sa mère, le frère de l’empereur d’Allemagne s’embarquerait sur l’Hela. Grâce à sa vitesse, l’aviso arriverait à temps pour les obsèques.

Nous ne savons si ces précisions se sont réalisées. Toujours est-il qu’aucun bateau allemand ne s’est présenté sur notre rade, hier.

Les deux wagons salons 1502 et 1503, que la compagnie de l’Ouest avait expédié en prévision du débarquement du grand amiral de la flotte prussienne 2, ont été accrochés, hier soir, au train 142, quittant Brest à 7 h. 35 pour Paris.

2 Depuis 1871 il n’y avait plus de Marine prussienne mais une Marine impériale allemande. En août 1901 le prince Henri était vice-amiral ; il devra attendre le 4 septembre 1909 pour être élevé à la dignité de grand amiral.

L’un de ces salons a été mis à la disposition de M. Frank, attaché d’ambassade, qui, d’ailleurs, était allé passer sa journée à Morgat 3.

3 Port de pêche situé dans la presqu’île de Crozon devenu station balnéaire sous l’impulsion d’Armand Peugeot.

M. Crimail, sous-chef du mouvement à la compagnie des chemins de fer de l’Ouest, considérant également sa mission comme terminée, a repris le chemin de la capitale.

209 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (3/3)

Dans son numéro du dimanche 11 août 1901 La dépêche de Brest ne consacrait plus qu’un bref paragraphe aux événements liés à l’éventuelle venu du prince Henri.

M. Schlœzer 4, ministre plénipotentiaire, chargé d’affaires d’Allemagne à Paris, en l’absence de l’ambassadeur, le prince Radolin, actuellement à Cronberg, a exprimé à M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, ses remerciements pour les prévenances des autorités maritimes de Brest à l’égard des officiers de l’aviso Hela et pour les mesures qui avaient été prises au cas où, dans les circonstances créées par la mort de l’impératrice Frédéric, le prince Henri de Prusse aurait débarqué à Brest.

4 Karl von Schlözer (1854-1916) fut en poste à Paris de 1899 à 1902.

Enfin, dans son numéro du lundi 12 août 1901, La dépêche de Brest publiait ce court entrefilet relégué dans ses dernières pages intérieures :

Brunsbuettel 5, 11 août.

Le vaisseau amiral de la 1re division de la première escadre le Kaiser Wilhelm der Grosse 6 est passé ce matin, à 9 h. ½, devant Brunsbuettel, se rendant à Kiel et ayant à bord le prince Henri de Prusse, chef de l’escadre.

5 Brunsbüttel, ville située sur l’embouchure de l’Elbe, à l’entrée du canal de Kiel.

6 Cuirassé pré-Dreadnought lancé en 1899.

209 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (3/3)

Photographie tirée de la notice wikipédia en allemand de ce navire.

La messe était donc dite, le prince ne viendrait pas. Toutefois, cette déception pour le port de Brest, « force de la France au bout de la France » selon Jules Michelet (historien contestable mais excellent écrivain) 6, n’avait pas fait que des malheureux. En effet, pendant plusieurs jours elle avait attiré curieux et touristes en ville, pour le plus grand bonheur des cabaretiers, restaurateurs et hôteliers. De plus, en reconnaissance de sa courtoisie à l’égard des officiels allemands, le Kaiser fit remettre au contre-amiral de Barbeyrac la plaque de commandeur de l’ordre de l’aigle rouge de Prusse 7. Enfin, la presse avait pu, pendant plusieurs jours, tirer des plans sur la comète et faire ses choux gras des bruits de coursives pour vendre du papier…

6 Revue des Deux Mondes t. III (1833), p. 194.

7 Ordre initialement fondé en 1705 par Georges Guillaume margrave de Brandebourg-Bayreuth et plusieurs fois remanié jusqu’à sa transformation en ordre royal en 1792 par le roi Frédéric-Guillaume II de Prusse ; par ordre de préséance, il s’agissait de la seconde décoration du royaume. Le Kaiser avait déjà remis cette même décoration au commandant de l’Iphigénie, Henri-Louis Manceron, qui l’avait reçu à son bord en rade de Bergen en 1899 (voir : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-18-104248139.html).

209 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (3/3)

Image tirée de : http://ecole.nav.traditions.free.fr/officiers_debarbeyrac_henri.htm, avec l’aimable autorisation de son responsable.

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16 décembre 2022 5 16 /12 /décembre /2022 16:00
208 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (2/3)

Nous en étions restés à l’information selon laquelle le prince Henri de Prusse devait prendre terre à Brest. La Dépêche de Brest du vendredi 9 août 1901 détailla donc longuement l’arrivée d’un bâtiment allemand en rade et ce qui s’ensuivit, soulignant avec soulagement qu’aucune manifestation hostile n’eut lieu envers les officiels allemands.

 

L’aviso de la marine de guerre l’Hela, attendu dans notre port hier matin, est arrivé à l’heure dite ; mais le prince Henri n’était pas à bord, comme d’aucuns auraient pu le penser.

Le sémaphore du cap Saint-Mathieu 1 avait signalé son passage à 6 h. 30 ; une heure après, le navire apparaissait à l’horizon, et à huit heures précises, après avoir mis son pavillon en berne à l’avant et à l’arrière 2, il prenait son corps-mort, avec assez de difficulté, à quelques encablures du château.

1 Cap marquant l’entrée du goulet menant à la rade de Brest.

2 Du fait du décès de l’impératrice Frédéric.

La manœuvre fut en effet assez longue.

A 8 h. 10 exactement, l’Hela saluait la terre française de 2 coups de canon, salut qui lui fut presque aussitôt rendu coup pour coup par la Batterie du Parc-au-Duc 3.

3 Batterie située au pied du château de Brest, arasée lors des travaux de reconstruction de Brest après la seconde guerre mondiale.

208 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (2/3)

A ce moment, nous apercevons, s’avançant assez rapidement, la chaloupe l’Aulne, des mouvements du port, venant apporter à bord la correspondance, les journaux et les colis de toutes sortes destinés au prince Henri, aux officiers et aux équipages de l’escadre.

Il faut croire que cette correspondance est volumineuse, car la chaloupe contient de nombreux sacs.

MM. Crimail, sous-chef du mouvement 4, Aubé, notre nouveau chef de gare, et Moerdès, commissaire spécial 5, ont pris place à bord de cette embarcation avec plusieurs employés des postes et télégraphes, chargés de la livraison de ce précieux chargement.

4 Sans doute le même que le Cremail, « chef du mouvement à la direction de la Compagnie de l’Ouest à Paris », de l’article du Petit Journal ; je n’ai malheureusement pas pu déterminer laquelle de ces deux graphies est la bonne ni quelle était sa fonction exacte.

5 Chrétien François Bernard Moerdès (1856-?) commissaire de la police des chemins de fer, organisme créée en 1848 et ancêtre des renseignements généraux.

Déjà l’Eclipse, la Fourmi et le Saint-Yves ont entouré l’Hela et commencent à opérer, à l’aide de grues, le transbordement des 120 tonnes de charbon qui lui sont destinées.

Cette opération va demander cinq à six heures au plus de travail.

Du Borda 6 se détache un stationnaire venant faire l’arraisonnement de l’aviso.

6 Vaisseau lancé en 1864 sous le nom d’Intrépide, transformé en 1890 en navire école pour l’Ecole navale et rebaptisé Borda à cette occasion.

208 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (2/3)

Le Borda en rade de Brest.

Le lieutenant de vaisseau qui est à bord indique à un officier de l’Hela, qui s’avance à la coupée, les formalités qu’il va avoir à remplir, en même temps que les visites à faire.

Puis une chaloupe se rend à la Santé.

Pendant ce temps nous prenons une courte interview du commandant en second, qui nous accueille très gracieusement.

Cet officier nous dit que non seulement le prince Henri ignore le décès de S. M. l’impératrice Frédéric, mais qu’eux-mêmes n’ont appris l’événement qu’en arrivant sur notre rade 7.

7 Rappelons qu’en 1901 les communications maritimes par radio n’en étaient qu’au stade des expériences et que les navires en mer dépendaient de la rencontre d’autres bâtiments ou d’escales dans des ports pour recevoir des informations.

Il nous explique que l’Hela a quitté Cadix le 4 courant avec l’escadre et qu’étant chargé de prendre à Brest le courrier – ainsi que nous l’avions annoncé – il a devancé cette force navale, qu’il doit rejoindre jeudi, dans la matinée, à l’entrée de la Manche.

« Nous comptons, dit-il, quitter Brest ce soir à six heures, à moins cependant, rectifie-t-il, qu’en présence du deuil de la mère du prince, le commandant ne juge à propos d’avancer de quelques heures le moment de notre départ. »

M. Crimail, MM. Aubé et Moerdès montent à bord à leur tour.

Ils sont reçus par M. de Bredow 8, capitaine de corvette, qui leur confirme, point sur point, les renseignements qui venaient de nous être donnés.

8 Joachim von Bredow (1858-1914) ; il commandera le Hela de mai à septembre 1902.

La chaloupe qui s’était rendue à la Santé revient avec M. Frank, attaché de l’ambassade allemande, qui attendait au port de commerce l’arrivée de l’Hela.

L’opération de la livraison des dépêches est assez longue ; une fois terminée, les employés des postes prennent le courrier de l’Hela, et les passagers de l’Aulne regagnent leur embarcation, qui les ramène au pont Gueydon 9 vers 9 H. ½.

9 Ce pont flottant installé en 1856 à l’initiative de l’amiral Gueydon, alors préfet maritime de Brest, fut le premier pont à relier le centre ville au quartier de Recouvrance ; plusieurs fois modernisé ou remplacé, il existe toujours à l’intérieur de l’arsenal. Au début du XXe siècle, il était aussi bien utilisé par la population civile que par les militaires.

208 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (2/3)

Le pont Gueydon, vu depuis le centre ville (cliché tiré de : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:102J_093_087_Le_pont_flottant_Gueydon_et_le_pont_National.jpg).

Quant à nous, nous rentrons au port de commerce en compagnie du pilote Malgorn 10, du Conquet, qui prend place à nos côtés.

10 Peut-être le premier-maître pilote Lucien Malgorn (1855-1914), médaillé militaire en 1890 et chevalier de la Légion d’Honneur en 1896.

Chemin faisant, il nous apprend que l’Hela l’a pris vers quatre heures ce matin, à neuf milles environ dans le sud-ouest des Pierres-Noires 11.

11 Chaussée rocheuse située au large du Conquet sur laquelle se dresse un phare.

« L’Hela, nous dit-il, qui ressemble beaucoup à nos contre torpilleurs, ayant à peu près la même forme que le Dunois ou La Hire 12, quoiqu’un peu plus grand, jauge 2.000 tonnes environ, comprend 180 hommes d’équipage et peut atteindre une vitesse de 20 nœuds.

12 Navires construits sur des plans identiques par l’arsenal de Cherbourg et lancés respectivement en 1897 et en 1898.

« Lorsque je suis monté à bord, il marchait à une vitesse de 16 nœuds, mais le commandant ne voulant point arriver avant huit heures, il a du donner l’ordre de ralentir cette vitesse, de sorte que nous ne filions plus que 12 nœuds. »

Et le brave pilote nous confirme que sur l’Hela on ignorait absolument la mort de l’impératrice d’Allemagne.

Après un entretien de quelques instants ensemble, M. de Bredow, commandant de la corvette, en grand uniforme, accompagné de l’attaché d’ambassade portant des vêtements de deuil, a quitté le bord pour se rendre à la préfecture.

Lorsque ces messieurs ont pénétré dans la cour de l’hôtel, la sentinelle a porté les armes, le commandant a salué de la main.

Ils ont été reçus par M. le contre-amiral de Barbeyrac, remplissant, en l’absence de M. de Courthille 13, les fonctions de préfet par intérim.

13 Charles Félix Edgard de Courthille (1840-1903), avait été nommé préfet maritime de Brest au mois de janvier.

L’entrevue a été des plus officielles. Il est évident qu’il ne pouvait s’agir que d’une visite de simple courtoisie.

Le commandant de l’Hela et M. Franck, conduits par un gendarme de la préfecture, se sont ensuite rendus à la place de la majorité générale, puis ils ont regagné leur canonnière au port de commerce.

208 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (2/3)

Vers 11 h. ½, M. le contre-amiral de Barbeyrac, accompagné de M. le lieutenant de vaisseau Martin, son aide de camp, s’est rendu à bord de l’Hela, qui a fait les saluts réglementaires.

Un peu plus tard, l’amiral Melchior 14 se rendait, à son tour, à bord du vaisseau allemand, qui levait l’ancre à 15 h. 5 exactement.

14 Jules Bernard François Melchior (1844-1908) était alors major général de la Marine du 2e arrondissement maritime à Brest.

L’annonce du débarquement du prince Henri dans notre port avait attiré au port de commerce, au pont Gueydon, sur le boulevard de la Marine et rue de Siam de nombreux curieux.

Quelques personnes ont pris l’attaché d’ambassade pour le frère de l’empereur, et le bruit a couru, pendant quelques heures, que le contre-amiral de la flotte allemande était dans nos murs.

Inutile d’ajouter que nos concitoyens sont demeurés très corrects.

Aucun incident ne s’est produit sur le passage de l’ambassadeur et du commandant de l’Hela lors de leurs différentes visites.

A l’heure qu’il est, on ne sait pas encore si le prince Henri profitera du train spécial mis à sa disposition pour rejoindre au plus vite la cour de la Prusse.

On ne pourra être fixé à cet égard que ce matin.

En prévision de cette éventualité, M. Frank, attaché d’ambassade, et M. Crimail, ont prolongé leur séjour à Brest.

S’il faut en croire certains bruits, le commandant aurait déclaré, au cours de ses visites, qu’il ne pensait pas que le prince abandonnât son escadre, désirant la conduire lui-même en Allemagne.

« Au moment de quitter Cadix, dimanche dernier, ajoutait M. de Bredow, commandant le Hela, bien qu’avisé de l’état désespéré de l’impératrice, le contre amiral de la flotte allemande n’en est pas moins resté à son poste. »

On a donc de fortes raisons de penser que le prince poursuivra sa route à la tête de la force navale qu’il commande.

L’attaché d’ambassade s’est rendu à la gare dans la soirée, vers dix heures, où il a longtemps conféré avec M. Mazières, sous-chef, en vue des dispositions à prendre pour le cas où il serait informé de l’arrivée du prince.

M. Frank est ensuite rentré à l’hôtel Continental. Il a demandé que, dans le cas où une dépêche arriverait pour lui, on veuille bien l’éveiller, quelle que soit l’heure.

208 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (2/3)

A défaut du récit de l’arrivée du prince Henri dans le port, le rédacteur du journal, qui avait dû réserver de larges colonnes à cet événement, les fit combler par de nombreux détails sur l’escale somme toute plutôt banale de l’Héla. Toutefois, malgré les augures a priori défavorables, l’incertitude se poursuivait : le prince finirait-il par venir à Brest…

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19 novembre 2022 6 19 /11 /novembre /2022 07:55
207 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (1/3)

Le prince Henri de Prusse 1 était le frère cadet du Kaiser. Entré très jeune dans la Marine 2, il fut nommé en 1897 à la tête de la IIdivision de l’escadre de croiseurs destinée à prendre possession de la concession de Kiaou-Tchéou, placée sous l’autorité directe de la Marine allemande et non de l’administration coloniale. Il restera quelques temps dans ce territoire en qualité de commandant de l’escadre d’Extrême-Orient (Ostasiengeschwader) et participera, dans le cadre de « l’alliance de huit nations » 3, à la pacification de l’empire chinois.

1 Albert Guillaume Henri de Prusse (1862-1929) ; voir la vidéo – malheureusement en anglais –  à la fin de ce billet.

2 Voir : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2019/03/141-premiere-nuit-a-bord-d-un-navire-de-guerre-allemand.html.

3 Coalition de circonstance entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, les Etats-Unis, la France, l’Italie, le Japon, le Royaume-Uni et la Russie destinée à réprimer la révolte des Boxers et, plus particulièrement, à libérer le quartier des légations à Pékin.

C’est après son retour en Europe, alors qu’il commandait une escadre navigant dans l’Atlantique, que l’on apprit sur le continent l’annonce de la mort de sa mère, l’impératrice Frédéric 4. En France, le bruit se répandit alors qu’afin de ne pas perdre de temps, il se détournerait peut-être vers le port de Brest à bord du SMS Hela 5 afin de prendre un train pour l’Allemagne. Toutefois, dans le contexte des relations franco-allemandes compliquées depuis 1870, on pouvait craindre lors de son débarquement des manifestations d’hostilité à son encontre. Aussi peut-on lire en première page de La dépêche de Brest du jeudi 8 août 1901 6 un article destiné autant à calmer les éventuels manifestants qu’à rappeler certains gestes de bonne volonté du Kaiser envers la France.

4 Victoria Adélaïde Marie Louise du Royaume-Uni (1840-1901), fille aînée de la reine Victoria, avait épousé en 1858 le Kronprinz Frédéric de Prusse (1831-1888) futur empereur allemand Frédéric III.

5 Croiseur léger lancé en 1895, armé de quatre canons de 88 mm et de trois tubes lance-torpilles ; il sera coulé le 13 septembre 1914 par un sous-marin britannique lors de la bataille de Heligoland.

6 La dépêche de Brest et de l’Ouest, quotidien édité à Brest puis à Morlaix de 1886 à 1944 ; après la libération il sera remplacé par Le télégramme de Brest et de l’Ouest.

207 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (1/3)

Le croiseur Hela (photographie tirée de sa notice wikipedia).

Un navire de guerre allemand, l’aviso Hela, mouillera aujourd’hui dans notre port de guerre. Que ce navire amène ou n’amène pas le prince Henri de Prusse, contre-amiral de la flotte allemande, sa venue à Brest ne saurait, à aucun point de vue, être considérée comme une démonstration d’un caractère spécial et particulier : il s’agit tout simplement d’un de ces cas fortuits, d’une de ces coïncidences auxquels les marins ne peuvent se soustraire.

Déjà, l’année dernière, un navire allemand avait jeté l’ancre à Brest. Il y avait été reçu avec la courtoisie la plus irréprochable et personne n’avait trouvé extraordinaires les visites échangées, à ce moment, entre l’état-major de ce navire et les autorités maritimes françaises.

Il en sera de même aujourd’hui, et il serait absolument oiseux de conseiller à notre population si raisonnable, si sage et si patriotique aussi, de s’abstenir de toute manifestation déplacée. Les Allemands qui viennent chez nous doivent toujours rapporter chez eux cette impression que la France n’a rien oublié, mais qu’elle a horreur des provocations stériles et des héroïsmes de café-concert.

Si le prince Henri de Prusse, frère de l’empereur d’Allemagne, met le pied sur notre sol, ce sera pour parvenir plus tôt auprès du cercueil de sa mère, l’impératrice Frédéric, dont il ignorait encore le décès au départ de Cadix des escadres allemandes. L’hospitalité française sera rigoureusement correcte pour ce fils éploré, rien de plus mais rien de moins.

207 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (1/3)

Aussi bien cette visite rappelle-t-elle, encore une fois, l’attention sur l’état actuel des relations entre la France et l’Allemagne, après trente ans écoulés depuis les jours maudits de la grande guerre 7.

7 A cette époque le qualificatif de « grande guerre » désignait évidemment la guerre de 1870…

Vainement ont été faites des tentatives de rapprochement. Vainement la diplomatie, la littérature, la science, la musique elle-même, par l’introduction sur nos scènes des chefs-d’œuvres de Wagner, ont-elles essayé de rapprocher les deux nations. Chaque fois qu’une de ces tentatives a semblé devoir réussir, il a suffi d’un mot, d’un souvenir, d’un simple geste vers les Vosges pour que tout échouât.

Et l’on peut bien dire que, jusqu’à présent, un rapprochement complet est tenu pour impossible.

Il faut rendre cette justice à l’empereur Guillaume II qu’il comprend à merveille cette religion du souvenir à laquelle les Français sont restés fidèles depuis trente ans, malgré l’appât des avantages matériels qu’une réconciliation leur eut offert. Quand, à Bergen, au mois de juillet 1899, Guillaume II demanda à visiter l’Iphigénie 8, école d’application des aspirants de la marine française, il conserva vis-à-vis de nos officiers une attitude énigmatique. Il n’exigea point, comme on l’avait faussement annoncé, que les aspirants exécutassent des manœuvres en sa présence – ce qui eût été inconvenant. « Bien au contraire, m’écrivait alors un officier qui avait assisté à l’entrevue, l’empereur, désireux sans doute d’amoindrir l’amertume que nous devions avoir a hisser pendant sa visite du 6 juillet le pavillon impérial (et ce en vertu des règlements) a tenu, le 5, en arrivant à Bergen, à hisser le premier, au mât de misaine de tous ses navires, y compris le Hohenzollern, le pavillon français, ce qui était contraire à tous les règlements : il tenait ainsi à faire le premier pas en s’affichant. »

8 Voir : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-18-104248139.html.

207 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (1/3)

Le Hohenzollern en Norvège.

Le même officier, revenu à Brest, me disait quelques jours après :

– Je rapporte de Bergen cette impression nette que l’empereur a un désir intense de rapprochement, mais quelle est son idée, quels sont ses vœux ? Il n’a pas eu une allusion à la politique, ni extérieure, ni intérieure, ni à son désir de voir la France, désir réel je crois…

Et, forcément, il en sera ainsi longtemps encore. La solution pacifique du terrible problème semble s’éloigner de plus en plus. Et tant qu’elle ne sera pas trouvée, la France et l’Allemagne pourront bien se saluer du chapeau :

Il leur serait pénible de se serrer la main !

En vue de faciliter l’éventuel trajet vers le Reich du prince Henri, des dispositions furent prises tant par l’administration française que par l’ambassade d’Allemagne à Paris. Ainsi, dans son numéro du jeudi 8 août 1901 Le petit journal 9, qui avait un correspondant à Brest, notait :

9 Quotidien parisien conservateur publié de 1866 à 1944 ; en ce début du XXsiècle c’est le plus grand journal français.

Deux wagons-salons de la Compagnie de l’Ouest 10, les nos 1502 et 1503, sont arrivés ce matin, ici, avec le train no 19, venant de Paris ; ils sont conduits par M. Cremail, chef du mouvement à la direction de la Compagnie de l’Ouest à Paris, accompagné d’un inspecteur de Rennes.

10 La Compagnie des chemins de Fer de l’Ouest desservait les lignes de Bretagne et de Normandie ; déficitaire elle sera nationalisée en 1909 et intégrera alors l’Administration des chemins de fer de l’Etat.

207 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (1/3)

Schéma de la voiture salon 1502 (tirée de la page : http://roland.arzul.pagesperso-orange.fr/materiel/voitures/voitures_ouest_salons.htm).

Ces deux wagons-salons, reliés entre eux par un soufflet qui les met en communication, sont destinés au prince Henri de Prusse, commandant l’escadre allemande, qu’on s’attend à voir débarquer aujourd’hui à Brest, pour se rendre le plus rapidement possible à Kronberg 11 où, ainsi que l’a dit le Petit Journal, est morte sa mère, l’impératrice Frédéric.

11 L’impératrice était décédée au château de Kronberg im Taunus en Hesse où elle s’était retirée après la mort de son époux.

A onze heures, M. Cremail, accompagné de l’inspecteur de Rennes, s’est rendu à la préfecture maritime où il a eu une longue entrevue avec le contre-amiral de Barbeyrac Saint-Maurice, préfet maritime par intérim 12.

12 Henri Félix Sidonie Xabert de Cantobre de Barbeyrac Saint-Maurice (1842-1913) assura cet intérim de janvier à septembre 1901.

Plusieurs colis postaux urgents sont, d’autre part, arrivés ce matin en gare de Brest à l’adresse du prince Henri.

[…]

M. Frank, attaché à l’ambassade d’Allemagne à Paris, est arrivé aujourd’hui par l’express, à l’effet de recevoir le prince Henri de Prusse.

Dans l’après-midi il s’est rendu à la préfecture maritime où il a eu un long entretien avec le contre-amiral de Barbeyrac Saint-Maurice.

Cet après-midi, il est arrivé ici plusieurs télégrammes et lettres à l’adresse du prince Henri Radziwill, aide de camp du prince Henri de Prusse.

Le Hela est attendu demain matin sur notre rade, entre huit et neufs heures.

207 - Le prince Henri de Prusse à Brest ? (1/3)

Reconstitution de l’ancienne préfecture maritime de Brest sur la rue de Siam (image tirée de : http://www.wiki-brest.net/index.php/Ancienne_Pr%C3%A9fecture_Maritime_Brest).

Tout était donc prêt pour accueillir correctement le prince et faciliter son retour en Allemagne. Seules deux question restaient encore posées : quand précisément le Hela arriverait-il à Brest et le prince serait-il à son bord ? C’est ce que nous découvrirons dans les prochains billets de ce blog…

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10 novembre 2022 4 10 /11 /novembre /2022 13:08
206 - Maudite soit la guerre

Cliché tiré de : https://www.tripadvisor.fr/LocationPhotoDirectLink-g15189384-d17721559-i407350887-Monument_aux_morts_de_Gentioux-Gentioux_Pigerolles_Creuse_Nouvelle_Aq.html.

Il y a un siècle, la ville de Gentioux dans la Creuse inaugura un monument aux morts qui fit scandale. Edifié à l’initiative du maire SFIO Jules Coutaud 1, maréchal-ferrant et ancien combattant gazé pendant la Grande Guerre, il donnait la liste des 58 victimes de la commune 2 et était orné de la statue d’un enfant en tenue d’écolier désignant la devise gravée : « Maudite soit la guerre ». Ce dernier ornement, de tendance nettement pacifiste, considéré aussi comme antimilitariste, amena le boycott par les représentants de l’Etat de son inauguration ainsi que des cérémonies qui s’y sont déroulées jusqu’en 1985 ; les troupes passant par Gentioux pour se rendre au camp de La Courtine avaient même ordre de tourner la tête pour ne pas regarder le monument. Devenu un symbole et un lieu incontournable pour les pacifistes, les « libres penseurs » et les anarchistes, il a été inscrit le 9 février 1990 à l’inventaire complémentaire des monuments historiques en qualité de lieu de mémoire 3.

1 Jules Jean Coutaud (1889-1970) fut maire de Gentioux de 1920 à 1965.

2 Depuis, 5 nouveaux noms ont du être ajoutés à cette triste liste du fait des conflits qui se sont déroulés après la première guerre mondiale.

3 https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00100223.

 

Toutefois, ce monument ne peut se targuer d’être à l’origine du slogan souvent répété de « maudite soit la guerre ». En effet, c’est déjà le titre choisi par le réalisateur français Alfred Machin 4 pour un film produit en 1913 en Belgique et sorti le 1er mai 1914 à Bruxelles, quelques mois à peine avant le déclenchement de la guerre. Cet intéressant mélodrame brosse deux histoires d’amours impossibles sur fond de conflit entre pays imaginaires, avec quelques scènes aériennes. Le réalisateur a bénéficié pour cette œuvre au pacifisme discret de l’aide de l’armée belge qui mit à sa disposition deux bataillons (habillés d’uniformes de fantaisie) ainsi qu’un matériel militaire important.

4 Alfred Machin (1877-1929), pionnier du cinéma qui, en plus de ses films classiques, se lança dans les années 1920 dans la réalisation de films de chasse en Afrique.

Malheureusement, ce n’est pas un slogan comme « maudite soit la guerre », aussi humanitaire et louable qu’il soit, qui a pu arrêter des gens comme Adolf Hitler, Saddam Hussein, Ben Laden et autres Vladimir Poutine… Aussi, dans l’attente d’un monde idéal, nous devons plutôt reconnaître la sagesse de la forte pensée de Blaise Pascal (qui du reste s’applique autant aux relations extérieures qu’à la politique intérieure…) : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste ».

206 - Maudite soit la guerre

Cliché tiré de : http://naturaimer.over-blog.net/article-le-bleuet-de-france-60716370.html.

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22 octobre 2022 6 22 /10 /octobre /2022 19:41
205 - In memoriam Albert Ier de Monaco

Nous commémorons cette année le centième anniversaire de la mort du prince Albert Ier de Monaco (que nous avons déjà eu l’occasion de croiser dans deux précédents billets 1). A cette occasion, un film documentaire a été produit afin d’illustrer le combat du prince pour la paix, dans lequel le Kaiser apparaît à plusieurs reprises. Dans cette intéressante présentation Guillaume II est montré sous un jour bien moins caricatural que l’image dont nous avons hérité à la suite des horreurs de la première guerre mondiale, laquelle à malheureusement influencé le jugement final porté par le prince sur l’empereur allemand. Au cours du film on notera les interventions de Son Altesse Impériale et Royale le prince Georges-Frédéric de Prusse, arrière-arrière petit-fils du Kaiser et actuel chef de la maison de Hohenzollern.

1 Voir http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-43-avances-a-felix-faure-119051860.html et http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2016/07/107-cyclocaris-guilelmi.html

Je me permets de « légender » quelques uns des clichés ou films d’archives (du moins ceux que j’ai su identifier…) qui illustrent ce documentaire :

6’37’’ images de 1913 montrant le prince Ernest-Auguste de Hanovre, époux de la fille du Kaiser, à côté de son auguste beau-père

11’14 le Kaiser parlant au président Ludwig Forrer (de dos) lors d’une visite en Suisse en septembre 1912

15’18 revue de troupes et remise de décorations après 1915, les soldats portant le casque d’acier

20’53 images du procès en révision d’Alfred Dreyfus à Nantes en 1899, le dernier personnage à sortir étant maître Fernand Labori, avocat du capitaine, qui sera victime d’une tentative d’assassinat au cours du procès

31’25’’ remise de décorations après 1915 (comme le prouve le port par les soldats du casque Adrian) par le président Poincaré de dos en casquette

31’32’’ visite impériale pendant la guerre

33’07’’ le Kaiser raccompagnant à sa voiture Hindenburg en 1917 après le repas donné en l’honneur du 70e anniversaire du maréchal

33’49’’ promenade sur le pont du Hohenzollern avant guerre

34’32’’ réception sur le Hohenzollern avant guerre avec l’un des teckels du Kaiser

35’37'' arrivée à bord de l’archiduc François-Ferdinand portant bicorne

38’48’’le Kaiser et l’impératrice Augusta Victoria

38’58’’ le Kaiser et le président suisse Ludwig Forrer en septembre 1912

40’18’’ le LZ 127 Graf Zeppelin, lancé en 1928

44’20’’ rencontre du roi d’Espagne Alphonse XIII avec le président Poincaré à Paris

44’25’’ Visite du président Poincaré en Russie en juillet 1914

45’52’’ Visite du Kaiser en Turquie en 1917 à bord du croiseur de bataille Yavuz Sultan Selim (ci-devant SMS Goeben, cédé avec son équipage par l’Allemagne à l’empire ottoman à l’automne 1914)

45’35’’ défilé de la victoire à Paris le14 juille1919

48’05’’ départ des taxis parisiens pour le front en septembre 1914

49’17’’ le président Poincaré et Georges Clemenceau après l’armistice

54’05’’ arrivée des cercueils de l’archiduc François-Ferdinand et de son épouse à Trieste

54’37’’ le président Poincaré dans son uniforme d’académicien

55’20’’ le président Poincaré (1er à partir de la gauche) et Aristide Briant (3e à partir de la gauche)

55’50’’ le tsar Nicolas II devant un escadron à pied des chevaliers-gardes

57’42’’ lancement d’un ballon d’observation allemand Drachen

205 - In memoriam Albert Ier de Monaco

Pour terminer, permettez-moi d’émettre le souhait que les archives du palais princier de Monaco aient la bonne idée de numériser les carnets du prince Albert Ier afin que chercheurs et curieux puissent y accéder aisément.

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12 septembre 2022 1 12 /09 /septembre /2022 09:30
204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Dans un précédent billet, nous avons pu lire le récit par Maurice Leudet de « l’attentat » perpétré contre le Kaiser à Brême et des réactions officielles qui s’ensuivirent 1. Dans le même numéro du 8 mars 1901, le Figaro publiait sous la signature de Ch. Bonnefon 2 un article plus complet sur les réactions suscitées en Allemagne par cet incident, non sans oublier de lancer quelques piques contre la vie politique dans le Reich.

1 http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2022/08/202-un-attentat-contre-le-kaiser-1/2.html.

2 Hector Jules Charles Bonnefon (1871-1935) journaliste français et fin connaisseur de l’Allemagne, correspondant à Berlin avant guerre du Figaro et de l’Echo de Paris.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Berlin, 7 mars

La blessure de Guillaume II, sans être dangereuse, est plus sérieuse que, l'on ne pensait. Elle a été causée par un coin arraché à un rail 3, qui a atteint l'Empereur au-dessous de l'œil droit, a écrasé les chairs de la joue sans endommager l'os toutefois, et a produit à la fois une courte coupure et un dépôt de sang à la hauteur de l'os maxillaire supérieur. L'état de l'auguste blessé n'est nullement grave. Aucun symptôme de fièvre n'a jusqu'ici laissé croire à la possibilité d'une inflammation.

3 Le terme technique est « éclisse ».

Des complications, si elles survenaient, ne pourraient être déterminées que par des causes imprévues, comme par exemple la poussière dont l'objet lancé était recouvert ; mais heureusement, jusqu'à présent, rien n'autorise pareilles suppositions.

A la Lehrter Bahnhof 4, ce matin à huit heures, l'Impératrice, agitée, fiévreuse, que rien ne pouvait calmer, était accourue, ainsi que le chancelier von Bülow et le chirurgien von Bergmann.

4 La gare berlinoise de Lehrte, située près de la gare de Hambourg (fermée en 1884), desservait le nord-ouest de l’Allemagne et la Scandinavie et était connectée au Stadtbahn, ligne traversant Berlin d’est en ouest.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Les gares de Lehrte et de Hambourg en 1910 (cliché tiré de la notice wikipédia de la gare de Lehrte).

Quand elle a vu son mari descendre de wagon, un peu pâle, la tête enveloppée de linges, elle n'a pu s'empêcher d'éclater en sanglots.

Guillaume II, très calme, l'a rassurée. Au Reichstag, les socialistes étaient absents quand l'assemblée, après avoir écouté en frémissant les paroles émues du comte Ballestrem, s'est levée pour donner à son souverain une marque de fidélité et de sympathie.

Il ne faudrait pas en conclure qu'ils approuvent l'attentat. Tout autant que les autres citoyens, ils le réprouvent et le déplorent. Seuls leurs principes politiques les empêchaient d'être là.

Dans la presse, comme dans la nation entière, il n'y a eu qu'une voix pour déclarer que la politique n'a absolument rien à voir avec l'action impulsive, et peut-être inconsciente, d'un épileptique qui donne l'impression d'une idiotie presque complète, assure qu'il ne se rappelle de rien.

Le peuple allemand aime son Empereur, tout en critiquant volontiers ses actes.

Il l'aime non pour ses discours brillants ou sa politique avisée, mais parce qu'il le sait patriote et homme de bonne volonté.

Ceux qui, à l'étranger, hocheront la tête, sceptiques, en disant « Hier une folle 5, aujourd'hui un épileptique. Il n'y a donc que des détraqués en Allemagne ? » et supposeront un complot ou bien une haine sourde fermentant dans le silence des foules, ceux-là auront tort.

5 Auparavant, lors d’une visite à Breslau, une femme déséquilibrée s’était précipitée sur le Kaiser.

Liebknecht 6 lui-même, l'adversaire implacable de l'empire et qui eut le plus à en souffrir; avait coutume de dire de Guillaume II « C'est un honnête homme. Mais il ne peut rien. »

6 Karl Liebknecht (1871-1919) avocat, militant marxiste et antimilitariste plusieurs fois emprisonné pour ses prises de position. Il contribuera en 1918 à la révolution qui mettra fin à l’empire.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Liebknecht (cliché tiré de sa notice wikipédia).

Dans une pareille bouche, que ne ferma jamais la peur des cachots, cet aveu arraché à sa bonne foi est le plus beau des éloges.

L'Empereur, lui aussi, aime son peuple passionnément. A Brême comme à Breslau, il a feint de ne pas s'apercevoir de l'attentat, et a imposé, par son attitude, le silence à sa suite.

Ce n'est que lorsque le sang a commencé à couler, après quelques secondes, qu'on a osé s'occuper de sa blessure.

Il était en train, alors, de parler de choses indifférentes au bourgmestre de Brème. C'est qu'en effet un attentat contre lui-même paraît à Guillaume II une tentative non seulement criminelle, mais inexplicable, incompréhensible, dont on ne doit pas tenir compte.

Tous ses défauts aux yeux de l'étranger, toutes ses qualités aux yeux de son entourage peuvent se résumer en un mot « C'est un Allemand passionné qui met sa patrie au-dessus de toutes choses humaines. » 7

7 Soit, dans la langue de Goethe, « Deutchland uber alles ». Hors du pays, cette expression est le plus souvent interprétée comme manifestation d’un impérialisme forcené ; il ne s’agit cependant que d’une prière issue du long processus d’unification du pays et qui veut que chez tous ses habitants l’Allemagne soit la première des préoccupations.

Voilà pourquoi un attentat, contre lui, lui paraît absurde et l'est en effet.

Comme dernier détail, j'apprends, de très bonne source, que si le coup avait porté un centimètre plus haut l'Empereur aurait eu l'œil crevé, et serait peut-être en danger de mort.

Il en sera quitte au contraire, très probablement, avec quinze jours de repos forcé.

L'impression à Berlin

Très curieuse et pas du tout ce que vous vous figurez à Paris, l'impression produite par l'attentat.

Dans la rue, pas un cri, pas un mot, pas un souffle, pas un journal. Les camelots, s'ils s'avisaient de hurler la moindre chose, seraient immédiatement appréhendés au collet.

Les journaux ont été avisés qu'ils devaient être discrets, et ils se le tiennent pour dit.

La police veut éviter, par le silence absolu, la contagion de l'exempl8.

8 Officiellement pour les mêmes raisons, nos gouvernements ont cessé de publier le bilan des incendies volontaires de voitures lors des nuits du nouvel an…

C'est là de l'excellente psychologie.

Mais les particuliers, eux non plus, ne parlent de l'attentat ni au café, ni au restaurant, ni dans la rue.

Si l'on vous signale une dépêche ou un article; c'est d'un geste; si l'on flétrit le crime, c'est à voix basse et en se penchant vers vous. Pourquoi ? Mais parce que derrière vous peut se tenir un policier qui vous comprendra de travers.

En Prusse, on peut être condamné à un an de prison pour une parole que l’on ne se rappelle pas; pour une plaisanterie, qui fut peut-être une offense, et cela sur la dénonciation d'un boucher ou d'un boulanger qui a perdu votre clientèle 9.

9 L’Allemagne disposait d’une législation réprimant le crime de lèse-majesté. Notons au passage que le délit d’offense au chef de l’état, instauré en 1881, n’a été aboli en France que le 5 août 2013.

C'est ce qui explique que la foule soit silencieuse.

Aujourd'hui, Berlin, qui clame les victoires des Boers chaque soir 10, se tait quand son Empereur a été en péril.

10 Depuis 1899 et jusqu’en 1902 se déroula la seconde guerre des Boers au cours de laquelle les troupes britanniques alternèrent défaites et victoires. En France aussi, l’opinion publique s’était largement prononcée en faveur des Boers.

Je vous disais plus haut l'amour de la nation pour Guillaume II, et l'estime que le Kaiser inspire à ses ennemis.

Il y a cependant en Allemagne, comme partout, une poignée de haineux.

Ils ne sont pas en cause aujourd'hui, mais je crois que leur nombre diminuerait si la loi de lèse-majesté impériale était moins sévèrement appliquée. C'est du moins l'avis des Berlinois qui, en l’attendant, prudemment, se taisent.

Ils sont unanimes aussi à flétrir l'incapacité policière, qui ne sait rien prévoir ni rien empêcher, et je crois connaître une personne, en haut lieu, qui partage leur sentiment.

C'est l'Impératrice allemande.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Assassinat du roi Humbert 1er d’Italie (illustration tirée de sa notice wikipédia).

Cet « attentat » commis par un malade pourrait aujourd’hui prêter à rire. Mais c’est oublier qu’à l’époque la crise anarchiste bat son plein : en juillet 1900 (soit quelques mois seulement auparavant) le roi Humber 1er d’Italie a été assassiné à Monza 11. Aussi dans une lettre personnelle à son épouse datée du 2 août 1900 le général Helmuth von Moltke, alors commandant de la 1ère division d'infanterie de la Garde à Potsdam, pouvait écrire :

11 Pour nous limiter aux seules tentatives ayant réussi, outre Humbert Ier, on peut citer les cas du tsar Alexandre II et du président américain James Garfield en 1881, du président français Sadi Carnot en 1897, de l’impératrice Elisabeth d’Autriche en 1898, du président américain James McKinley en 1901 du roi Charles Ier de Portugal et de son fils aîné le prince Louis-Philippe en 1908, du roi George Ier de Grèce en 1913.

L’assassinat du malheureux roi d’Italie est un des crimes les plus ignobles qui jamais ait été commis. C’était pour son peuple un véritable père, qui ne faisait que du bien. Le bandit qui l’a tué d’un coup de revolver devrait être empalé publiquement. Je pense si souvent au Kaiser, que menace constamment le fer meurtrier et qui se montre si imprudent. – Je ne conçois pas pourquoi l’on n’emprisonne pas carrément tous les anarchistes comme des ennemis du genre humain quand un fou devient dangereux, on l’enferme, mais, si ces criminels déclarent publiquement qu’ils veulent tuer et mettent leurs menaces à exécution, on les traite sur le même pied que les autres partis politiques. Les hommes sont frappés d’aveuglement et ne commenceront à voir clair que lorsque leur maison prendra feu. 12

12 Mémoires, Lettres et documents (Paris ; Payot, 1933) p. 146.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Un peu plus bas dans le journal se trouve encore un court billet signé J. Cornély 11 consacré à ce fait divers. Il nous donne une image inhabituelle de la personne du souverain (plus tard brouillée par la propagande alliée) et montre qu’une partie de l’opinion française lui était favorable en ce début de siècle.

11 Jules Joseph Cornély (1845-1907) journaliste catholique, légitimiste et dreyfusard, membre fondateur du syndicat des journalistes français et de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Tombe de Jules Cornély au Père-Lachaise (cliché tiré de sa notice wikipédia).

L'empereur Guillaume II n'a pas encore épuisé la curiosité bienveillante qu'il a suscitée dans ce pays-ci. Cette curiosité, il la doit non seulement à sa jeunesse, qui ne lui a pas permis de jouer un rôle dans le grand conflit de 1870 ; il la doit aussi à son caractère exubérant et primesautier, original, un peu théâtral, mais dont les emballements sont toujours, en somme, maîtrisés par la raison, le bon sens, avec une pointe de sentimentalité. Ses sujets l'ont appelé « l'Empereur des Français », et les Français reconnaissent en lui, en effet, plus d'un trait de leur caractère national, sans se croire obligés, comme les Allemands, de ranger ces particularités morales au nombre des défauts.

Et puis, surtout, à tort ou à raison, à raison je crois, le sentiment s'est établi parmi nous que Guillaume II a trop de conscience et d'humanité pour ne pas être un facteur de la paix européenne. Or, la guerre est une chose trop absurde et trop monstrueuse pour que les hommes civilisés refusent leurs sympathies à qui maintient la paix. C'est pourquoi l'opinion, en France, a appris avec émotion l'attentat de Brême, et apprendra avec satisfaction le rétablissement de l'Empereur.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Un grand merci au fidèle lecteur qui m’a suggéré de compléter ma note à propos du « Deutschland uber alles »

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8 septembre 2022 4 08 /09 /septembre /2022 22:15

Le palais de Buckingham a officiellement annoncé le décès Sa Majesté la reine Elisabeth II. Cousine éloignée du Kaiser, elle descendait tout comme lui de la reine Victoria.

En ce triste jour, saluons la belle intervention de la toute nouvelle première ministre du Royaume Uni.

En regardant les images de la cérémonie d’enterrement de la Reine, j’ai été frappé par la similitude avec l’enterrement de l’empereur François-Joseph en 1916. Tous deux étaient arrivés sur le trône alors qu’ils n’y étaient pas initialement destinés 1, tous deux eurent un très long règne 2 et tous deux constituaient l’ultime ciment entre leurs différents Etats tentés par l’indépendance. Enfin, de même que l’enterrement de François-Joseph symbolisait la véritable mort du XIXe siècle, celui d’Elisabeth II marque celle du XXe siècle.

1 François-Joseph succédant à l’empereur Ferdinand I er contraint à abdiquer en 1848 alors qu’il n’en était pas l’héritier direct, et Elisabeth II parce que son oncle Edouard VIII avait abdiqué en 1936 au profit de son frère cadet George VI, père de la feue reine.

2 67 ans, 11 mois et 19 jours pour François-Joseph ; 70 ans, 7 mois et 2 jours pour Elisabeth II.

203 - In memoriam Elisabeth Regina
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12 août 2022 5 12 /08 /août /2022 18:05
202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Dans deux précédents billets, nous avons déjà eu l’occasion de relater des tentatives avortées d’attentat contre le Kaiser 1. Je vous propose aujourd’hui le récit d’un « attentat » commis contre le souverain le 6 mars 1901 dans la ville de Brême. Celui-ci a paru à la une du Figaro 2 du vendredi 8 mars 1901 sous la plume de Maurice Leudet 3.

1 http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-32-le-mystere-de-la-dame-en-noir-115346818.html et http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/12/cachet-en-papier-du-president-de-la-police-de-berlin-une-nouvelle-fois-l-actualite-retentit-d-informations-sur-le-terrorisme-aujourd..

2 Journal fondé en 1826 sous le règne du bon roi Charles X ; au début du XXe siècle cette publication de droite modérée s’est distinguée tant par ses prises de position en faveur du capitaine Dreyfus que par sa dénonciation du fichage des officiers par l’intermédiaire des loges maçonniques.

3 Auteur et journaliste écrivant pour divers titres de presse dont le Figaro ou l’Almanach des sports.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Comment s'est produit l'attentat.

Guillaume II sortait de la cave historique de l'hôtel de ville de Brème 4, où il venait de dîner avec les sénateurs de la ville libre 5.

4 La cave municipale (Bremer Ratskeller en allemand) fut installée en 1405 sous l’hôtel de ville de Brême, la municipalité accordant alors et jusqu’en 1815, le droit de vendre du vin sur le territoire de la ville ; il abritait la plus grande futaille d’Allemagne et servait de salle de réception.

5 La ville libre de Brême était un des états fédérés au sein de l’empire allemand (tout comme les villes de Hambourg et de Lübeck) et possédait donc son propre Sénat.

Il monta en voiture avec le maire 6, tandis que la foule assemblée l'acclamait.

6 Friedrich August Schultz (1835-1905) fut bourgmestre de Brême de 1899 à 1901.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Le Bremer Ratskeller autour de 1900 (photographie colorisée tirée de sa notice wikipedia en anglais).

La voiture qui le conduisait à la gare était escortée par des gendarmes. Soudain, lorsqu'elle passa derrière le dôme 7, les chevaux de l'escorte se cabrèrent, et, au même instant, l'Empereur ressentit une douleur à la joue blessée par un lourd projectile.

7 La cathédrale évangélique Saint-Pierre de Brême, Bremer Dom en allemand.

Il crut tout d'abord que ce projectile était tombé d'un balcon, et, sans émotion apparente, il essuya avec son mouchoir le sang qui coulait sur son visage.

Un commissionnaire, qui passait à ce moment, avait aperçu un homme lançant un objet dans la direction de la voiture de Guillaume II. II se précipitait aussitôt, pour l'arrêter; mais déjà cet homme était renversé et foulé aux pieds par les chevaux des gendarmes.

La scène s'était passée en pleine obscurité.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Armoiries de la ville de Brême.

L'auteur de l'attentat

Lorsque le cortège fut passé, l'auteur de l'attentat fut saisi par le public, empoigné par la police et emmené à l'hôtel de ville.

Il était couvert de boue et tremblait de tous ses membres. Interrogé par le sénateur Stadtlaender 8, il déclara se nommer Weiland, et exercer .le métier de serrurier.

8 Karl F. H. Stadtländer (1844-1916), sénateur de la ville de Brême depuis 1890 ; il sera bourgmestre de la ville de 1912 jusqu’à sa mort.

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Karl Stadtländer (vignette publicitaire tirée de sa notice wikipedia en allemand).

Quant au mobile de son acte, il refusa toute explication à cet égard.

La police recherche son frère, un cordonnier qui a disparu et qui appartiendrait, dit-on, à une secte révolutionnaire anarchiste. En attendant, l'instruction n'a rien fourni de précis. Weiland, dans un de ses interrogatoires, a déclaré ceci :

– Je suis épileptique, j'ai des crises terribles, pendant lesquelles je n'ai pas conscience de mes actes. Je ne me rappelle rien, sauf mon transport au bureau de police.

Comme on lui objectait qu'il avait, lancé un engin contre l'Empereur, Weiland prit une mine ahurie et répéta :

– Je ne me rappelle pas.

Des témoignages reçus, il résulte que ce malheureux était sujet à de violents accès de colère. Un, jour il voulut porter des coups de couteau à son, beau-père. Une autre fois, ses camarades durent l'empêcher de plonger son bras dans de la poix bouillante. Son père succomba à une attaque de delirium tremens.

Une dépêche de Brême dit que Weiland « fait l'effet d'un homme presque stupide, ne possédant pas l'intelligence normale de l'être humain ».

A Berlin

L'Empereur, arrivé à la gare, a pris le train pour Berlin, avec sa suite, et il est arrivé à huit heures dans la capitale.

Il a aussitôt fait mander le docteur Bergmann 9, l'illustre chirurgien, qui, après avoir examiné avec les docteurs Leuthold 10 et Ilberg la blessure reçue par Guillaume II, a signé avec eux le bulletin suivant :

9 Ernst von Bergmann (1836-1907) chirurgien allemand pionnier de l’asepsie.

10 Rudolf von Leuthold (1832-1905) était le médecin personnel de Guillaume II depuis 1888.

La blessure est située à la partie gauche du visage et a une longueur de quatre centimètres elle s'étend sur la pommette et pénètre jusqu'à l'os. Elle forme une plaie contuse et a saigné modérément. On l'a fermée sans suture, au moyen d'un bandage.

L'Empereur a assez bien passé la nuit. Il n'a pas eu de mal de tête et son état général est satisfaisant.

Dr LEUTHOLD, Dr BERGMANN, Dr ILBÉRG.

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Rudolf von Leuthold (illustration tirée de sa notice wikipedia en allemand).

L'Empereur devait se rendre hier à Potsdam pour assister à des épreuves d'équitation des officiers des régiments de cavalerie.

Il n'a pu naturellement réaliser ce projet, pas plus qu'il ne pourra aller à Kœnigsberg 11, comme il en avait l'intention.

11 Capitale de la Prusse-Orientale et ville du couronnement des rois de Prusse ; il s’agit de l’actuelle Kaliningrad, territoire occupé par les soviétiques puis les Russes depuis 1945.

Néanmoins, son état n'inspire pas d'inquiétudes à son entourage, et à midi il a reçu le comte de Bülow, chancelier de l'empire, qui l'a mis au courant des affaires de l'Etat.

Toute la presse condamne l'attentat. Voici en quels termes l'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord 12 l'a annoncé hier matin :

12 Journal créé en 1861 à Berlin par des proches de Bismarck ; c’était un des journaux officieux du gouvernement impérial allemand.

L'Empereur a couru hier un grand danger, alors que, sur le point de quitter Brème, il se dirigeait de l'hôtel de ville vers la gare. L'homme dont la main à lancé à la personne sacrée du chef de l'empire un morceau de fer semble, s'il faut en croire les déclarations faites jusqu'à présent, être atteint de convulsions épileptiques sous l'influence desquelles, peut-être, il a consommé son acte insensé. C'est le coeur plein de reconnaissance que nous célébrons la Providence divine qui veillait sur la vie bien-aimée de l'Empereur, dans ce moment fatal.

L'Empereur a conservé, après l'attentat, un calme extraordinaire, et n'a trahi par aucun signe les souffrances qui ont dû suivre de près la blessure. Ce n'est qu'après qu'un jeune garçon eut crié, à la station « L'Empereur saigne » que l'entourage de l'Empereur auquel Guillaume n'avait rien dit de l'accident, s'aperçut de la blessure du souverain.

Pendant le retour sur Berlin, le docteur Ilberg, médecin attaché à la personne de l'Empereur, examina la blessure et posa le premier bandage.

Le sang coulait assez abondamment, le manteau de l'Empereur en portait des traces. Pendant le trajet, après Uelzen 13, l'Empereur envoya un télégramme au chancelier de l'Empire, en vue de l'informer de l'événement et de la nature de la blessure, et dans lequel il ajoutait qu'il souffrait modérément mais qu'il se sentait cependant assez bien.

13 Ville hanséatique de Basse-Saxe située au sud de Hambourg.

Le Berliner Lokalanzeiger 14 dit que les mesures de protection sont inefficaces et que les précautions de la police sont illusoires. Il recommande au public d'intervenir lui-même, lorsqu'il remarquera parmi les curieux des individus aux allures suspectes.

14 Journal créé à Berlin en 1883 et l’un des plus grands tirages de la presse de l’époque impériale.

Au début de la séance de la Chambre des députés de Prusse 15, le président 16 a annoncé que l'Empereur avait été blessé par un instrument de fer qu'on lui avait lancé au visage, et qu'il serait obligé de garder le lit pendant quelques jours.

15 La Chambre des représentants était la chambre basse du parlement du royaume de Prusse, la Chambre des seigneurs en constituant la chambre haute.

16 Jordan von Kröcher (1846-1918), président de la chambre des représentant de 1898 à 1911.

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Jordan von Kröcher (illustration tirée de sa notice wikipedia en allemand).

Il a ajouté :

Je sais que vous partagez tous l'indignation que me cause cet acte abominable, et je vous prie d'exprimer ce sentiment en criant avec moi : « Vive l'Empereur et Roi ! »

Tous les députés ont répété avec enthousiasme les trois vivats adressés au souverain par le président.

Au Reichstag, une manifestation très imposante s'est également produite. Le président, M. le comte de Ballestrem 17, membre du centre catholique 18, a exprimé, au nom de l'assemblée, l'indignation causée par l'acte odieux de Weiland.

17 Franz von Ballestrem (1834-1910), camérier secret de cape et d’épée du Pape, chevalier de l’Ordre de Malte et de l’Ordre du Saint-Sépulcre, fut président du Reichstag de 1898 à 1907.

18 Le Deutsche Zentrumpartei, fondé en 1870 pour défendre les intérêts des catholiques, est alors l’un des principaux partis de l’empire allemand.

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Franz von Ballestrem (illustration tirée de sa notice wikipedia en allemand).

Il remercie Dieu qui a épargné l'Empereur et empêché un grave malheur pour la patrie allemande. Il l'a prié d'accorder bientôt la guérison au souverain et de continuer de protéger; son auguste personne.

Les députés ont écouté debout l'allocution du président. Les socialistes étaient absents 19.

19 En 1901 ils occupaient 56 des 397 sièges du Reichstag.

La Gazette de Voss 20 dit que le Sénat de Brême a envoyé une délégation à l'Empereur pour lui exprimer la peine et l'horreur que lui inspire l'attentat.

20 Journal de tendance libérale considéré comme le titre de référence de la presse allemande de l’époque.

D'aucuns prétendent que l'Empereur conservera certainement une cicatrice sous l'œil droit, mais personne ne doute que Guillaume II ne soit assez promptement rétabli.

S'il faut en croire la Gazette de l'Allemagne du Nord, Guillaume II devra garder probablement la chambre une quinzaine de jours. La blessure est assez près de l'œil, et par conséquent de grandes précautions sont nécessaires.

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Photographie du Kaiser sur laquelle on distingue nettement la cicatrice qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie.

Qu’advint-il de Johann-Dietrich Weiland (dont je n’ai malheureusement trouvé aucun portrait) après son arrestation ? Présenté devant le tribunal de Leipzig, il est déclaré irresponsable du fait de son épilepsie. Cette maladie étant alors considérée comme incurable, il est alors interné à l’asile de Saint-Jurgen de Brême avant d’être transféré en 1904 dans le nouvel asile de la ville. Il mourra en 1939, sans que je puisse préciser la date exacte de son décès 21. Toutefois la mention de cette dernière année interroge : c’est en effet à la fin de 1939 que commença en Allemagne le monstrueux programme d’assassinat des malades mentaux connu sous le nom de « Aktion T 4 » 22 et nous pouvons légitimement nous demander s’il n’en fut pas victime.

21 Informations tirées de : https://wkgeschichte.weser-kurier.de/das-attentat-das-keines-war/.

22 Programme secret mis en œuvre entre octobre 1939 et août 1941 à l’initiative personnelle du caporal bohémien conduisant au gazage par monoxyde de carbone des malheureux considérés comme « bouches inutiles » dans les centres de mise à mort de Grafeneck, Brandebourg-sur-la-Havel, Hartheim, Pirna-Sonnenstein, Bernburg et Hadamar. Le secret ayant fini par percer il entraîna des protestations, dont la plus fameuse fut sa dénonciation en chaire par l’évêque de Munster monseigneur Clemens August von Galen  (1878-1946) ; bien que tentés de l’arrêter et de l’exécuter, les nazis craignant la réaction de ses ouailles n’osèrent rien faire contre ce vénérable ecclésiastique que le grand Pape Pie XII créa cardinal en 1946 et que le bon Pape Benoit XV proclama bienheureux en 2005.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Un grand merci à Franck Sudon pour ses traductions et recherches complémentaires.

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