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12 septembre 2022 1 12 /09 /septembre /2022 09:30
204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Dans un précédent billet, nous avons pu lire le récit par Maurice Leudet de « l’attentat » perpétré contre le Kaiser à Brême et des réactions officielles qui s’ensuivirent 1. Dans le même numéro du 8 mars 1901, le Figaro publiait sous la signature de Ch. Bonnefon 2 un article plus complet sur les réactions suscitées en Allemagne par cet incident, non sans oublier de lancer quelques piques contre la vie politique dans le Reich.

1 http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2022/08/202-un-attentat-contre-le-kaiser-1/2.html.

2 Hector Jules Charles Bonnefon (1871-1935) journaliste français et fin connaisseur de l’Allemagne, correspondant à Berlin avant guerre du Figaro et de l’Echo de Paris.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Berlin, 7 mars

La blessure de Guillaume II, sans être dangereuse, est plus sérieuse que, l'on ne pensait. Elle a été causée par un coin arraché à un rail 3, qui a atteint l'Empereur au-dessous de l'œil droit, a écrasé les chairs de la joue sans endommager l'os toutefois, et a produit à la fois une courte coupure et un dépôt de sang à la hauteur de l'os maxillaire supérieur. L'état de l'auguste blessé n'est nullement grave. Aucun symptôme de fièvre n'a jusqu'ici laissé croire à la possibilité d'une inflammation.

3 Le terme technique est « éclisse ».

Des complications, si elles survenaient, ne pourraient être déterminées que par des causes imprévues, comme par exemple la poussière dont l'objet lancé était recouvert ; mais heureusement, jusqu'à présent, rien n'autorise pareilles suppositions.

A la Lehrter Bahnhof 4, ce matin à huit heures, l'Impératrice, agitée, fiévreuse, que rien ne pouvait calmer, était accourue, ainsi que le chancelier von Bülow et le chirurgien von Bergmann.

4 La gare berlinoise de Lehrte, située près de la gare de Hambourg (fermée en 1884), desservait le nord-ouest de l’Allemagne et la Scandinavie et était connectée au Stadtbahn, ligne traversant Berlin d’est en ouest.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Les gares de Lehrte et de Hambourg en 1910 (cliché tiré de la notice wikipédia de la gare de Lehrte).

Quand elle a vu son mari descendre de wagon, un peu pâle, la tête enveloppée de linges, elle n'a pu s'empêcher d'éclater en sanglots.

Guillaume II, très calme, l'a rassurée. Au Reichstag, les socialistes étaient absents quand l'assemblée, après avoir écouté en frémissant les paroles émues du comte Ballestrem, s'est levée pour donner à son souverain une marque de fidélité et de sympathie.

Il ne faudrait pas en conclure qu'ils approuvent l'attentat. Tout autant que les autres citoyens, ils le réprouvent et le déplorent. Seuls leurs principes politiques les empêchaient d'être là.

Dans la presse, comme dans la nation entière, il n'y a eu qu'une voix pour déclarer que la politique n'a absolument rien à voir avec l'action impulsive, et peut-être inconsciente, d'un épileptique qui donne l'impression d'une idiotie presque complète, assure qu'il ne se rappelle de rien.

Le peuple allemand aime son Empereur, tout en critiquant volontiers ses actes.

Il l'aime non pour ses discours brillants ou sa politique avisée, mais parce qu'il le sait patriote et homme de bonne volonté.

Ceux qui, à l'étranger, hocheront la tête, sceptiques, en disant « Hier une folle 5, aujourd'hui un épileptique. Il n'y a donc que des détraqués en Allemagne ? » et supposeront un complot ou bien une haine sourde fermentant dans le silence des foules, ceux-là auront tort.

5 Auparavant, lors d’une visite à Breslau, une femme déséquilibrée s’était précipitée sur le Kaiser.

Liebknecht 6 lui-même, l'adversaire implacable de l'empire et qui eut le plus à en souffrir; avait coutume de dire de Guillaume II « C'est un honnête homme. Mais il ne peut rien. »

6 Karl Liebknecht (1871-1919) avocat, militant marxiste et antimilitariste plusieurs fois emprisonné pour ses prises de position. Il contribuera en 1918 à la révolution qui mettra fin à l’empire.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Liebknecht (cliché tiré de sa notice wikipédia).

Dans une pareille bouche, que ne ferma jamais la peur des cachots, cet aveu arraché à sa bonne foi est le plus beau des éloges.

L'Empereur, lui aussi, aime son peuple passionnément. A Brême comme à Breslau, il a feint de ne pas s'apercevoir de l'attentat, et a imposé, par son attitude, le silence à sa suite.

Ce n'est que lorsque le sang a commencé à couler, après quelques secondes, qu'on a osé s'occuper de sa blessure.

Il était en train, alors, de parler de choses indifférentes au bourgmestre de Brème. C'est qu'en effet un attentat contre lui-même paraît à Guillaume II une tentative non seulement criminelle, mais inexplicable, incompréhensible, dont on ne doit pas tenir compte.

Tous ses défauts aux yeux de l'étranger, toutes ses qualités aux yeux de son entourage peuvent se résumer en un mot « C'est un Allemand passionné qui met sa patrie au-dessus de toutes choses humaines. » 7

7 Soit, dans la langue de Goethe, « Deutchland uber alles ». Hors du pays, cette expression est le plus souvent interprétée comme manifestation d’un impérialisme forcené ; il ne s’agit cependant que d’une prière issue du long processus d’unification du pays et qui veut que chez tous ses habitants l’Allemagne soit la première des préoccupations.

Voilà pourquoi un attentat, contre lui, lui paraît absurde et l'est en effet.

Comme dernier détail, j'apprends, de très bonne source, que si le coup avait porté un centimètre plus haut l'Empereur aurait eu l'œil crevé, et serait peut-être en danger de mort.

Il en sera quitte au contraire, très probablement, avec quinze jours de repos forcé.

L'impression à Berlin

Très curieuse et pas du tout ce que vous vous figurez à Paris, l'impression produite par l'attentat.

Dans la rue, pas un cri, pas un mot, pas un souffle, pas un journal. Les camelots, s'ils s'avisaient de hurler la moindre chose, seraient immédiatement appréhendés au collet.

Les journaux ont été avisés qu'ils devaient être discrets, et ils se le tiennent pour dit.

La police veut éviter, par le silence absolu, la contagion de l'exempl8.

8 Officiellement pour les mêmes raisons, nos gouvernements ont cessé de publier le bilan des incendies volontaires de voitures lors des nuits du nouvel an…

C'est là de l'excellente psychologie.

Mais les particuliers, eux non plus, ne parlent de l'attentat ni au café, ni au restaurant, ni dans la rue.

Si l'on vous signale une dépêche ou un article; c'est d'un geste; si l'on flétrit le crime, c'est à voix basse et en se penchant vers vous. Pourquoi ? Mais parce que derrière vous peut se tenir un policier qui vous comprendra de travers.

En Prusse, on peut être condamné à un an de prison pour une parole que l’on ne se rappelle pas; pour une plaisanterie, qui fut peut-être une offense, et cela sur la dénonciation d'un boucher ou d'un boulanger qui a perdu votre clientèle 9.

9 L’Allemagne disposait d’une législation réprimant le crime de lèse-majesté. Notons au passage que le délit d’offense au chef de l’état, instauré en 1881, n’a été aboli en France que le 5 août 2013.

C'est ce qui explique que la foule soit silencieuse.

Aujourd'hui, Berlin, qui clame les victoires des Boers chaque soir 10, se tait quand son Empereur a été en péril.

10 Depuis 1899 et jusqu’en 1902 se déroula la seconde guerre des Boers au cours de laquelle les troupes britanniques alternèrent défaites et victoires. En France aussi, l’opinion publique s’était largement prononcée en faveur des Boers.

Je vous disais plus haut l'amour de la nation pour Guillaume II, et l'estime que le Kaiser inspire à ses ennemis.

Il y a cependant en Allemagne, comme partout, une poignée de haineux.

Ils ne sont pas en cause aujourd'hui, mais je crois que leur nombre diminuerait si la loi de lèse-majesté impériale était moins sévèrement appliquée. C'est du moins l'avis des Berlinois qui, en l’attendant, prudemment, se taisent.

Ils sont unanimes aussi à flétrir l'incapacité policière, qui ne sait rien prévoir ni rien empêcher, et je crois connaître une personne, en haut lieu, qui partage leur sentiment.

C'est l'Impératrice allemande.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Assassinat du roi Humbert 1er d’Italie (illustration tirée de sa notice wikipédia).

Cet « attentat » commis par un malade pourrait aujourd’hui prêter à rire. Mais c’est oublier qu’à l’époque la crise anarchiste bat son plein : en juillet 1900 (soit quelques mois seulement auparavant) le roi Humber 1er d’Italie a été assassiné à Monza 11. Aussi dans une lettre personnelle à son épouse datée du 2 août 1900 le général Helmuth von Moltke, alors commandant de la 1ère division d'infanterie de la Garde à Potsdam, pouvait écrire :

11 Pour nous limiter aux seules tentatives ayant réussi, outre Humbert Ier, on peut citer les cas du tsar Alexandre II et du président américain James Garfield en 1881, du président français Sadi Carnot en 1897, de l’impératrice Elisabeth d’Autriche en 1898, du président américain James McKinley en 1901 du roi Charles Ier de Portugal et de son fils aîné le prince Louis-Philippe en 1908, du roi George Ier de Grèce en 1913.

L’assassinat du malheureux roi d’Italie est un des crimes les plus ignobles qui jamais ait été commis. C’était pour son peuple un véritable père, qui ne faisait que du bien. Le bandit qui l’a tué d’un coup de revolver devrait être empalé publiquement. Je pense si souvent au Kaiser, que menace constamment le fer meurtrier et qui se montre si imprudent. – Je ne conçois pas pourquoi l’on n’emprisonne pas carrément tous les anarchistes comme des ennemis du genre humain quand un fou devient dangereux, on l’enferme, mais, si ces criminels déclarent publiquement qu’ils veulent tuer et mettent leurs menaces à exécution, on les traite sur le même pied que les autres partis politiques. Les hommes sont frappés d’aveuglement et ne commenceront à voir clair que lorsque leur maison prendra feu. 12

12 Mémoires, Lettres et documents (Paris ; Payot, 1933) p. 146.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Un peu plus bas dans le journal se trouve encore un court billet signé J. Cornély 11 consacré à ce fait divers. Il nous donne une image inhabituelle de la personne du souverain (plus tard brouillée par la propagande alliée) et montre qu’une partie de l’opinion française lui était favorable en ce début de siècle.

11 Jules Joseph Cornély (1845-1907) journaliste catholique, légitimiste et dreyfusard, membre fondateur du syndicat des journalistes français et de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Tombe de Jules Cornély au Père-Lachaise (cliché tiré de sa notice wikipédia).

L'empereur Guillaume II n'a pas encore épuisé la curiosité bienveillante qu'il a suscitée dans ce pays-ci. Cette curiosité, il la doit non seulement à sa jeunesse, qui ne lui a pas permis de jouer un rôle dans le grand conflit de 1870 ; il la doit aussi à son caractère exubérant et primesautier, original, un peu théâtral, mais dont les emballements sont toujours, en somme, maîtrisés par la raison, le bon sens, avec une pointe de sentimentalité. Ses sujets l'ont appelé « l'Empereur des Français », et les Français reconnaissent en lui, en effet, plus d'un trait de leur caractère national, sans se croire obligés, comme les Allemands, de ranger ces particularités morales au nombre des défauts.

Et puis, surtout, à tort ou à raison, à raison je crois, le sentiment s'est établi parmi nous que Guillaume II a trop de conscience et d'humanité pour ne pas être un facteur de la paix européenne. Or, la guerre est une chose trop absurde et trop monstrueuse pour que les hommes civilisés refusent leurs sympathies à qui maintient la paix. C'est pourquoi l'opinion, en France, a appris avec émotion l'attentat de Brême, et apprendra avec satisfaction le rétablissement de l'Empereur.

204 - Un "attentat" contre le Kaiser (2/2)

Un grand merci au fidèle lecteur qui m’a suggéré de compléter ma note à propos du « Deutschland uber alles »

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8 septembre 2022 4 08 /09 /septembre /2022 22:15

Le palais de Buckingham a officiellement annoncé le décès Sa Majesté la reine Elisabeth II. Cousine éloignée du Kaiser, elle descendait tout comme lui de la reine Victoria.

En ce triste jour, saluons la belle intervention de la toute nouvelle première ministre du Royaume Uni.

En regardant les images de la cérémonie d’enterrement de la Reine, j’ai été frappé par la similitude avec l’enterrement de l’empereur François-Joseph en 1916. Tous deux étaient arrivés sur le trône alors qu’ils n’y étaient pas initialement destinés 1, tous deux eurent un très long règne 2 et tous deux constituaient l’ultime ciment entre leurs différents Etats tentés par l’indépendance. Enfin, de même que l’enterrement de François-Joseph symbolisait la véritable mort du XIXe siècle, celui d’Elisabeth II marque celle du XXe siècle.

1 François-Joseph succédant à l’empereur Ferdinand I er contraint à abdiquer en 1848 alors qu’il n’en était pas l’héritier direct, et Elisabeth II parce que son oncle Edouard VIII avait abdiqué en 1936 au profit de son frère cadet George VI, père de la feue reine.

2 67 ans, 11 mois et 19 jours pour François-Joseph ; 70 ans, 7 mois et 2 jours pour Elisabeth II.

203 - In memoriam Elisabeth Regina
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12 août 2022 5 12 /08 /août /2022 18:05
202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Dans deux précédents billets, nous avons déjà eu l’occasion de relater des tentatives avortées d’attentat contre le Kaiser 1. Je vous propose aujourd’hui le récit d’un « attentat » commis contre le souverain le 6 mars 1901 dans la ville de Brême. Celui-ci a paru à la une du Figaro 2 du vendredi 8 mars 1901 sous la plume de Maurice Leudet 3.

1 http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-32-le-mystere-de-la-dame-en-noir-115346818.html et http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/12/cachet-en-papier-du-president-de-la-police-de-berlin-une-nouvelle-fois-l-actualite-retentit-d-informations-sur-le-terrorisme-aujourd..

2 Journal fondé en 1826 sous le règne du bon roi Charles X ; au début du XXe siècle cette publication de droite modérée s’est distinguée tant par ses prises de position en faveur du capitaine Dreyfus que par sa dénonciation du fichage des officiers par l’intermédiaire des loges maçonniques.

3 Auteur et journaliste écrivant pour divers titres de presse dont le Figaro ou l’Almanach des sports.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Comment s'est produit l'attentat.

Guillaume II sortait de la cave historique de l'hôtel de ville de Brème 4, où il venait de dîner avec les sénateurs de la ville libre 5.

4 La cave municipale (Bremer Ratskeller en allemand) fut installée en 1405 sous l’hôtel de ville de Brême, la municipalité accordant alors et jusqu’en 1815, le droit de vendre du vin sur le territoire de la ville ; il abritait la plus grande futaille d’Allemagne et servait de salle de réception.

5 La ville libre de Brême était un des états fédérés au sein de l’empire allemand (tout comme les villes de Hambourg et de Lübeck) et possédait donc son propre Sénat.

Il monta en voiture avec le maire 6, tandis que la foule assemblée l'acclamait.

6 Friedrich August Schultz (1835-1905) fut bourgmestre de Brême de 1899 à 1901.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Le Bremer Ratskeller autour de 1900 (photographie colorisée tirée de sa notice wikipedia en anglais).

La voiture qui le conduisait à la gare était escortée par des gendarmes. Soudain, lorsqu'elle passa derrière le dôme 7, les chevaux de l'escorte se cabrèrent, et, au même instant, l'Empereur ressentit une douleur à la joue blessée par un lourd projectile.

7 La cathédrale évangélique Saint-Pierre de Brême, Bremer Dom en allemand.

Il crut tout d'abord que ce projectile était tombé d'un balcon, et, sans émotion apparente, il essuya avec son mouchoir le sang qui coulait sur son visage.

Un commissionnaire, qui passait à ce moment, avait aperçu un homme lançant un objet dans la direction de la voiture de Guillaume II. II se précipitait aussitôt, pour l'arrêter; mais déjà cet homme était renversé et foulé aux pieds par les chevaux des gendarmes.

La scène s'était passée en pleine obscurité.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Armoiries de la ville de Brême.

L'auteur de l'attentat

Lorsque le cortège fut passé, l'auteur de l'attentat fut saisi par le public, empoigné par la police et emmené à l'hôtel de ville.

Il était couvert de boue et tremblait de tous ses membres. Interrogé par le sénateur Stadtlaender 8, il déclara se nommer Weiland, et exercer .le métier de serrurier.

8 Karl F. H. Stadtländer (1844-1916), sénateur de la ville de Brême depuis 1890 ; il sera bourgmestre de la ville de 1912 jusqu’à sa mort.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Karl Stadtländer (vignette publicitaire tirée de sa notice wikipedia en allemand).

Quant au mobile de son acte, il refusa toute explication à cet égard.

La police recherche son frère, un cordonnier qui a disparu et qui appartiendrait, dit-on, à une secte révolutionnaire anarchiste. En attendant, l'instruction n'a rien fourni de précis. Weiland, dans un de ses interrogatoires, a déclaré ceci :

– Je suis épileptique, j'ai des crises terribles, pendant lesquelles je n'ai pas conscience de mes actes. Je ne me rappelle rien, sauf mon transport au bureau de police.

Comme on lui objectait qu'il avait, lancé un engin contre l'Empereur, Weiland prit une mine ahurie et répéta :

– Je ne me rappelle pas.

Des témoignages reçus, il résulte que ce malheureux était sujet à de violents accès de colère. Un, jour il voulut porter des coups de couteau à son, beau-père. Une autre fois, ses camarades durent l'empêcher de plonger son bras dans de la poix bouillante. Son père succomba à une attaque de delirium tremens.

Une dépêche de Brême dit que Weiland « fait l'effet d'un homme presque stupide, ne possédant pas l'intelligence normale de l'être humain ».

A Berlin

L'Empereur, arrivé à la gare, a pris le train pour Berlin, avec sa suite, et il est arrivé à huit heures dans la capitale.

Il a aussitôt fait mander le docteur Bergmann 9, l'illustre chirurgien, qui, après avoir examiné avec les docteurs Leuthold 10 et Ilberg la blessure reçue par Guillaume II, a signé avec eux le bulletin suivant :

9 Ernst von Bergmann (1836-1907) chirurgien allemand pionnier de l’asepsie.

10 Rudolf von Leuthold (1832-1905) était le médecin personnel de Guillaume II depuis 1888.

La blessure est située à la partie gauche du visage et a une longueur de quatre centimètres elle s'étend sur la pommette et pénètre jusqu'à l'os. Elle forme une plaie contuse et a saigné modérément. On l'a fermée sans suture, au moyen d'un bandage.

L'Empereur a assez bien passé la nuit. Il n'a pas eu de mal de tête et son état général est satisfaisant.

Dr LEUTHOLD, Dr BERGMANN, Dr ILBÉRG.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Rudolf von Leuthold (illustration tirée de sa notice wikipedia en allemand).

L'Empereur devait se rendre hier à Potsdam pour assister à des épreuves d'équitation des officiers des régiments de cavalerie.

Il n'a pu naturellement réaliser ce projet, pas plus qu'il ne pourra aller à Kœnigsberg 11, comme il en avait l'intention.

11 Capitale de la Prusse-Orientale et ville du couronnement des rois de Prusse ; il s’agit de l’actuelle Kaliningrad, territoire occupé par les soviétiques puis les Russes depuis 1945.

Néanmoins, son état n'inspire pas d'inquiétudes à son entourage, et à midi il a reçu le comte de Bülow, chancelier de l'empire, qui l'a mis au courant des affaires de l'Etat.

Toute la presse condamne l'attentat. Voici en quels termes l'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord 12 l'a annoncé hier matin :

12 Journal créé en 1861 à Berlin par des proches de Bismarck ; c’était un des journaux officieux du gouvernement impérial allemand.

L'Empereur a couru hier un grand danger, alors que, sur le point de quitter Brème, il se dirigeait de l'hôtel de ville vers la gare. L'homme dont la main à lancé à la personne sacrée du chef de l'empire un morceau de fer semble, s'il faut en croire les déclarations faites jusqu'à présent, être atteint de convulsions épileptiques sous l'influence desquelles, peut-être, il a consommé son acte insensé. C'est le coeur plein de reconnaissance que nous célébrons la Providence divine qui veillait sur la vie bien-aimée de l'Empereur, dans ce moment fatal.

L'Empereur a conservé, après l'attentat, un calme extraordinaire, et n'a trahi par aucun signe les souffrances qui ont dû suivre de près la blessure. Ce n'est qu'après qu'un jeune garçon eut crié, à la station « L'Empereur saigne » que l'entourage de l'Empereur auquel Guillaume n'avait rien dit de l'accident, s'aperçut de la blessure du souverain.

Pendant le retour sur Berlin, le docteur Ilberg, médecin attaché à la personne de l'Empereur, examina la blessure et posa le premier bandage.

Le sang coulait assez abondamment, le manteau de l'Empereur en portait des traces. Pendant le trajet, après Uelzen 13, l'Empereur envoya un télégramme au chancelier de l'Empire, en vue de l'informer de l'événement et de la nature de la blessure, et dans lequel il ajoutait qu'il souffrait modérément mais qu'il se sentait cependant assez bien.

13 Ville hanséatique de Basse-Saxe située au sud de Hambourg.

Le Berliner Lokalanzeiger 14 dit que les mesures de protection sont inefficaces et que les précautions de la police sont illusoires. Il recommande au public d'intervenir lui-même, lorsqu'il remarquera parmi les curieux des individus aux allures suspectes.

14 Journal créé à Berlin en 1883 et l’un des plus grands tirages de la presse de l’époque impériale.

Au début de la séance de la Chambre des députés de Prusse 15, le président 16 a annoncé que l'Empereur avait été blessé par un instrument de fer qu'on lui avait lancé au visage, et qu'il serait obligé de garder le lit pendant quelques jours.

15 La Chambre des représentants était la chambre basse du parlement du royaume de Prusse, la Chambre des seigneurs en constituant la chambre haute.

16 Jordan von Kröcher (1846-1918), président de la chambre des représentant de 1898 à 1911.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Jordan von Kröcher (illustration tirée de sa notice wikipedia en allemand).

Il a ajouté :

Je sais que vous partagez tous l'indignation que me cause cet acte abominable, et je vous prie d'exprimer ce sentiment en criant avec moi : « Vive l'Empereur et Roi ! »

Tous les députés ont répété avec enthousiasme les trois vivats adressés au souverain par le président.

Au Reichstag, une manifestation très imposante s'est également produite. Le président, M. le comte de Ballestrem 17, membre du centre catholique 18, a exprimé, au nom de l'assemblée, l'indignation causée par l'acte odieux de Weiland.

17 Franz von Ballestrem (1834-1910), camérier secret de cape et d’épée du Pape, chevalier de l’Ordre de Malte et de l’Ordre du Saint-Sépulcre, fut président du Reichstag de 1898 à 1907.

18 Le Deutsche Zentrumpartei, fondé en 1870 pour défendre les intérêts des catholiques, est alors l’un des principaux partis de l’empire allemand.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Franz von Ballestrem (illustration tirée de sa notice wikipedia en allemand).

Il remercie Dieu qui a épargné l'Empereur et empêché un grave malheur pour la patrie allemande. Il l'a prié d'accorder bientôt la guérison au souverain et de continuer de protéger; son auguste personne.

Les députés ont écouté debout l'allocution du président. Les socialistes étaient absents 19.

19 En 1901 ils occupaient 56 des 397 sièges du Reichstag.

La Gazette de Voss 20 dit que le Sénat de Brême a envoyé une délégation à l'Empereur pour lui exprimer la peine et l'horreur que lui inspire l'attentat.

20 Journal de tendance libérale considéré comme le titre de référence de la presse allemande de l’époque.

D'aucuns prétendent que l'Empereur conservera certainement une cicatrice sous l'œil droit, mais personne ne doute que Guillaume II ne soit assez promptement rétabli.

S'il faut en croire la Gazette de l'Allemagne du Nord, Guillaume II devra garder probablement la chambre une quinzaine de jours. La blessure est assez près de l'œil, et par conséquent de grandes précautions sont nécessaires.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Photographie du Kaiser sur laquelle on distingue nettement la cicatrice qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie.

Qu’advint-il de Johann-Dietrich Weiland (dont je n’ai malheureusement trouvé aucun portrait) après son arrestation ? Présenté devant le tribunal de Leipzig, il est déclaré irresponsable du fait de son épilepsie. Cette maladie étant alors considérée comme incurable, il est alors interné à l’asile de Saint-Jurgen de Brême avant d’être transféré en 1904 dans le nouvel asile de la ville. Il mourra en 1939, sans que je puisse préciser la date exacte de son décès 21. Toutefois la mention de cette dernière année interroge : c’est en effet à la fin de 1939 que commença en Allemagne le monstrueux programme d’assassinat des malades mentaux connu sous le nom de « Aktion T 4 » 22 et nous pouvons légitimement nous demander s’il n’en fut pas victime.

21 Informations tirées de : https://wkgeschichte.weser-kurier.de/das-attentat-das-keines-war/.

22 Programme secret mis en œuvre entre octobre 1939 et août 1941 à l’initiative personnelle du caporal bohémien conduisant au gazage par monoxyde de carbone des malheureux considérés comme « bouches inutiles » dans les centres de mise à mort de Grafeneck, Brandebourg-sur-la-Havel, Hartheim, Pirna-Sonnenstein, Bernburg et Hadamar. Le secret ayant fini par percer il entraîna des protestations, dont la plus fameuse fut sa dénonciation en chaire par l’évêque de Munster monseigneur Clemens August von Galen  (1878-1946) ; bien que tentés de l’arrêter et de l’exécuter, les nazis craignant la réaction de ses ouailles n’osèrent rien faire contre ce vénérable ecclésiastique que le grand Pape Pie XII créa cardinal en 1946 et que le bon Pape Benoit XV proclama bienheureux en 2005.

202 - Un "attentat" contre le Kaiser (1/2)

Un grand merci à Franck Sudon pour ses traductions et recherches complémentaires.

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30 juillet 2022 6 30 /07 /juillet /2022 14:50
201 - Un Kaiser raisonnable

Dans le précédent billet, madame Clémentine Portier-Kaltenbach se faisait l’écho de la réputation d’entêtement du Kaiser, largement diffusée par l’ex-chancelier von Bülow et avidement exploitée par les adversaires du souverain. Toutefois, cette vision relève trop d’une enquête à charge, d’autant que d’autres témoignages viennent l’infirmer tel celui fourni par Alfred von Kiderlen-Waechter 1 dans la lettre privée retranscrite plus bas.

1 Alfred von Kiderlen-Waechter (1852-1912) après avoir été ambassadeur d’Allemagne à Copenhague, Saint-Pétersbourg, Paris, Constantinople et Bucarest était ministre des Affaires étrangères depuis 1909, poste dans lequel il était en contact permanent avec Guillaume II.

Pour mieux comprendre les circonstances politiques sensibles dans lesquelles elle fut rédigée (et donc mieux apprécier l’intelligence de l’empereur ainsi que la fausse image de « va t’en guerre » qui lui est souvent attribuée), je me permets de vous proposer une vidéo résumant l’histoire des crises marocaines du début du XXe siècle :

Le navire apparaissant à 1’04’’ est un cuirassé de 18 .000 tonnes de la classe Danton dont les premières unités entrèrent en service en 1911.

Château de Wilhelmshoehe 2, 18 août 1911.       

Ici tout s’est bien passé. Sa Majesté s’est laissée aisément calmer, et Sa Majesté l’impératrice également, qui avait, elle aussi, des velléités vers une politique « belliqueuse ». Seul le Chancelier 3 a été terriblement tracassier. Naturellement il s’est fait d’abord annoncer seul auprès de Sa Majesté, et en une heure et demie de promenade n’arriva à rien. Après le déjeuner tout fut arrangé avec moi en une demi-heure !... Chaque fois que j’ai à discuter avec Sa Majesté, je suis obligé de constater, même lorsqu’en fait il n’est pas de mon avis, qu’au fond il est très sensé. Il supporte la contradiction, mais à condition que celle-ci soit présentée avec des motifs à l’appui et sous une forme qui ménage son amour-propre. En somme, cela est très humain, et il est particulièrement pénible pour l’empereur, lorsqu’il s’est laissé monter la tête par les gens de son entourage militaire et leur « politique d’aide de camp », d’être obligé tout à coup de renoncer à la conception qu’il s’est faite et de se désavouer lui-même. Néanmoins, il l’a fait en définitive chaque fois que cela m’a paru nécessaire, et cette fois encore dans la question marocaine. Après avoir été belliqueux, le voilà maintenant raisonnable. 4

2 Château situé près de la ville de Cassel bâti entre 1786 et 1798 pour le landgrave Guillaume IX de Hesse-Cassel qui servit de lieu de captivité à Napoléon III après sa reddition à Sedan. Le futur Guillaume II y habita durant une partie de sa scolarité et y revint régulièrement une fois monté sur le trône.

3 Theobald von Bethmann Hollweg (1856-1921) avait été nommé chancelier le 14 juillet 1909, en remplacement du très rancunier Bernhard von Bülow.

4 Alfred von Kiderlen-Waechter Kiderlen-Waechter intime (Payot; Paris, 1926) p. 304.

201 - Un Kaiser raisonnable

Caricature de la revue satyrique anglaise Punch se moquant de la longueur des négociations diplomatiques menant au traité de Fès.

Postface

 

Le contexte de ces crises marocaines a servi de toile de fond au 5e épisode de la 3e saison de l’excellente série télévisée Les Brigades du Tigre, diffusée en 1977 4.

4 En ces temps lointains – et malheureusement révolus – l’ORTF puis Antenne 2 étaient encore capables de proposer des séries télévisées à la fois originales et intelligentes (sans oublier les délicieuses voitures anciennes qui sont utilisées)... Malgré tout, elle donne une image faussée des visées allemandes sur le Maroc après le traité de Fès et pousse un peu loin avec l’intervention d’un radiesthésiste ressemblant étrangement au professeur Tournesol ; notons en passant que l’acteur qui interprète le rôle du sultan est le suisse alémanique Hans Wyprächtiger (1929-2006).

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15 juillet 2022 5 15 /07 /juillet /2022 10:28
200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Depuis 2020 la station de radio généraliste Europe 1 diffuse en semaine une émission intitulée Historiquement vôtre. Celle-ci, animée par Stéphane Bern et Matthieu Noël a pour principe de présenter trois personnalités reliées par un point commun ainsi que trois petites chroniques consacrées à l’histoire d’un plat, l’origine d’un objet ou d’une mode et des anecdotes historiques sur une célébrité. Cette dernière rubrique est tenue par la journaliste et chroniqueuse Clémentine Portier-Kaltenbach 1 et c’est l’une de ses interventions, diffusée le 10 janvier 2022 intitulée « Les complexes du Kaiser », que je vous propose d’écouter maintenant, avant de me permettre de la contester…

1 http://evene.lefigaro.fr/celebre/biographie/clementine-portier-kaltenbach-29112.php.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Sur ce cliché on voit nettement que le bras gauche de l’empereur est plus court que le droit.

Notons tout d’abord que dans l’intervention de madame Portier-Kaltenbach tout ce qui touche la description du handicap du Kaiser, les tentatives pour y remédier, la déception et les propos peu amènes de sa mère est parfaitement exact. Toutefois, lorsque l’on passe de l’évocation de ce problème physique à l’évocation d’un complexe qui en découlerait et qui va ensuite motiver toutes les actions de Guillaume II, on migre du domaine de l’histoire pour arriver à celui de l’interprétation hasardeuse. Ainsi, après une petite enfance marquée par les douloureux traitements censés lutter contre l’atrophie de son bras gauche, rien ne laisse penser que le futur empereur ait pu développer un quelconque complexe 2. Nous avons d’ailleurs son propre témoignage pour en faire foi :

2 Il est significatif que dans les mémoires de François Aymé (Une éducation impériale – Guillaume II ; Société française d’édition d’art, 1897), ancien professeur de français du prince mais républicain farouche, aucune mention n’est faite de pareil problème.

 

Un obstacle sérieux fut toutefois pour moi le fait que mon bras gauche, à la suite d’une déformation congénitale paraissant légère au début, fut arrêté dans son développement et perdit la liberté de ses mouvements. La science médicale de l’époque n’était certainement pas encore en possession des moyens orthopédiques modernes, grâce auxquels on peut remédier à cet état de choses. Je fus bien traité de différentes manières, que l’on considérerait aujourd’hui comme empiriques, et qui eurent pour seul résultat de me tourmenter de la façon la plus douloureuse.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Appareil d’électrothérapie du début du XXe siècle (illustration tirée de : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lectroth%C3%A9rapie).

Même la gymnastique, qui me fut enseignée à partir de 1866 par l’actif et sympathique capitaine von Dresky, du 2e régiment thuringien d’infanterie, n° 32, plus tard directeur de l’Etablissement central de gymnastique, avait d’abord exclusivement pour but de fortifier mon bras. C’est graduellement qu’il passa à la gymnastique proprement dite que, bien entendu, je ne pus jamais exercer avec passion comme d’autres garçons plus valides.

Par contre, je m’adonnai bientôt avec enthousiasme à la natation qui présentait d’abord pour moi de grandes difficultés et que je portai à une grande perfection. J’ai eu également beaucoup de penchant pour les autres sports nautiques, tels que la voile et la rame. J’acquis aussi une grande habileté au tir.

Si le Kaiser était bon tireur, son fusil devait reposer sur un support et quelqu’un devait recharger son arme.

Le plus difficile de tout était pour moi d’apprendre à monter à cheval, et là je vécus des heures pénibles. Au lieu d’en parler moi-même, je veux rapporter ici à ce sujet les propres termes d’Hinzpeter 3, dans lesquels il donne un compte rendu de son mode d’éducation : « L’équitation, à laquelle il fut obligé grâce à une fermeté particulière, d’abord avec de grands risques et malgré une répugnance accompagnée d’abondantes larmes, devint pour lui une pratique accomplie avec plaisir et succès. Le procédé appliqué avec une invincible force de volonté est si caractéristique pour l’ensemble de la méthode d’éducation que nous croyons devoir le mentionner en détail. Le prince était âgé de huit ans et demi, et un laquais conduisait encore son poney par la bride, parce que son manque d’assurance causait une inexprimable angoisse à lui-même ou aux autres. Tant qu’il en fut ainsi, il n’était pas question d’apprendre l’équitation ; et ce manque d’assurance devait d’abord être vaincu à tout prix. Mais comme aucun piqueur ni écuyer n’était en état de le faire, le précepteur fit appel à son autorité morale, devenue entre temps absolue, pour installer le prince en larmes sur son cheval sans bride et l’obliger à l’exercice des différentes allures, sourd à toutes les prières et à toutes les larmes, faisant remonter sans pitié le cavalier après une chute intempestive, jusqu’à ce qu’enfin, après des semaines de torture, fût obtenu l’équilibre si difficile à réaliser. Ces exercices du matin dans les allées latérales du parc de Sans-Souci étaient l’effroi de chacun, plus grand pour le tyran que pour le patient. Mais seules une énergie exceptionnelle et l’absence d’égards peuvent avoir raison d’une faiblesse exceptionnelle, même naturelle. Après que ce résultat fut obtenu et qu’après le réveil de sa propre énergie le prince fut rendu semblable aux autres garçons ; il put être confié à l’écuyer, pour une éducation ultérieure, progressant rapidement. »

3 Georg Ernst Hinzpeter (1827-1907) fut le précepteur du futur Guillaume II et de son frère le prince Henri de Prusse à partir de 1866.

Le succès a donné raison à la méthode d’Hinzpeter. Mais l’enseignement fut rude, et mon frère Henri a souvent hurlé de douleur lorsqu’il devait assister au martyre de ma jeunesse. 4

4 Souvenirs de ma vie (Payot ; Paris, 1926) pp. 40-42.

Comme le montre ce court extrait d’un film d’époque, si Guillaume II devait être aidé pour monter à cheval il tenait bien en selle sur des chevaux particulièrement dressés.

Les propos du Kaiser qui pourraient être suspectés de subjectivité sont cependant confirmés par un autre témoignage de Georg Hinzpeter :

Une blessure à la naissance, laquelle eu pour conséquence une incurable faiblesse du bras gauche, constitua un obstacle particulier à son développement physique et psychique, art médical et soins ne furent pas capables de l’éliminer, alors que l’enfant avec une énergie inhabituelle de volonté s’y employait. Il s’agissait de surmonter Le sentiment naturel d’une gêne corporelle et inévitablement liée à cela, la timidité. Ce fut pour lui une performance morale éminente que de devenir un tireur excellent, un nageur et un cavalier, et un homme audacieux et intrépide […] Il avait acquis, par un travail sur lui même honnête et dépassant la commune mesure, le droit à une position dominante qui dépassait son âge ; ainsi se dominer soi-même, s’élever soi-même se comprirent comme transformer une faiblesse naturelle en une source de force et d’énergie. 5

5 L’empereur Guillaume II une esquisse dessinée d’après nature (Velhagen & Klasing, Bielefeld ; 1888) ; pour la traduction du texte intégral voir http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/04/85-l-empereur-guillaume-ii-une-esquisse-dessinee-d-apres-nature.html.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Vareuse d’officier du 16e  régiment de dragons porté par le Kaiser ; on remarque la différence de longueur des manches (cliché tiré de : https://www.warheritage.be/fr/une-tunique-unique-mission-accomplie).

Point n’est donc besoin de faire appel à un éventuel complexe que rien ne prouve pour expliquer la multiplicité de ses uniformes. En effet, depuis le règne du roi Frédéric-Guillaume Ier 6 les souverains prussiens portaient l’uniforme et, pour rappeler la puissance de l’empire allemand tout comme pour illustrer son rôle de commandant en chef, se devaient de porter les tenues de leurs régiments ; d’autant qu’après la proclamation de l’Empire, un certain nombre de ces unités appartenait non au royaume de Prusse mais aux différents Etats fédérés (en plus, son goût pour les déguisements 7 concordait parfaitement avec cette accumulation d’uniformes). D’ailleurs n’oublions pas que comme le note Walter Rathenau 8, peu suspect de complaisance envers Guillaume II, le peuple allemand voulait que son souverain se comporte de cette façon : « Ce peuple, à cette époque, conscient ou inconscient, a voulu son roi ainsi, ne l’a pas voulu autrement, s’est voulu ainsi lui-même et pas autrement » 9.

6 Frédéric-Guillaume de Hohenzollern, surnommé le « Roi-Sergent », père de Frédéric II, fut roi en Prusse de 1713 jusqu’à sa mort en 1740.

7 Voir mon billet : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/02/83-fetes-costumees.html.

8 Walter Rathenau (1867-1922) fils du fondateur de la firme AEG, industriel et homme politique allemand de tendance libérale rallié à la république de Weimar dont il fut ministre de la reconstruction puis ministre des affaires étrangères ; il fut assassiné par un groupe terroriste d’extrême droite qui lui reprochait ses origines juives et sa politique.

9 Le Kaiser (Aux éditions du Rhin ; Paris-Bâle, 1921) p. 70.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Selle du bureau du Kaiser à Doorn (illustration tirée de la notice wikipedia néerlandaise consacrée au château)

Pour ce qui est de la selle derrière le bureau impérial elle ne manifeste aucun bellicisme particulier de Guillaume II mais témoigne de son souci constant de corriger le déséquilibre physique dû à l’atrophie de son bras gauche. De plus, sa jalousie face à l’empire colonial britannique était largement partagée par la France ou par l’Italie dont les dirigeants ne souffraient pourtant d’aucun handicap physique. Le témoignage de Bernhard von Bülow, qui n’a jamais pardonné au Kaiser son limogeage en 1908 à la suite de l’affaire du Daily Telegraph et dont les Mémoires révèlent une profonde autosatisfaction, ne saurait être pris trop au sérieux 10.

10 Je consacrerai un prochain billet à montrer à quel point Bülow a déformé les faits dans ses Mémoires pour faire porter aux Kaiser des erreurs qu’il avait lui-même commises.

Si le Kaiser avait effectivement des avis très arrêtés sur tout nous verrons dans le prochain billet, en nous appuyant sur le témoignage d’une lettre privée d’un successeur de Bülow au Secrétariat d’Etat aux Affaires Etrangères, qu’il était capable d’écouter ses interlocuteurs et de se ranger à leurs avis. Et pour ce qui est d’une prétendue homosexualité de Guillaume II aucune preuve ne vient l’étayer et je me permettrais de signaler à madame Portier-Kaltenbach que le diminutif de Philipp zu Eulenburg était « Phili » et non « Phil ».

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

En guise de conclusion à ce billet, permettez-moi de vous proposer une chanson particulièrement adaptée pour donner un avertissement salutaire à tous ceux qui seraient tentés, en quelque domaine que ce soit, de tirer des conclusions hâtives…

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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 17:59
199 - Tourisme à Blenheim Palace

Lors de ses visites privées en Angleterre, il arrivait au Kaiser de faire du tourisme. Toutefois un souverain en promenade ne pouvait être traité comme un visiteur ordinaire et son hôte devait se mettre en frais pour lui réserver un séjour digne de son rang. En Grande-Bretagne la situation se compliquait encore si l’empereur était accompagné dans son escapade par son oncle, le futur Edouard VII, les deux hommes se détestant cordialement… Le duc de Marlborough 1 et son épouse 2 en firent l’expérience lorsque l’empereur voulut visiter leur prestigieuse résidence historique de Blenheim Palace 3. La duchesse en ayant laissé un très vivant récit, je lui laisse maintenant la parole.

1 Charles Richard John Spencer-Churchill, 9e de Marlborough (1871-1934), chevalier de la Jarretière, membre du Conseil privé et secrétaire d’Etat pour les colonies de 1903 à 1905 ; il était cousin germain de Winston Churchill.

2 Consuelo Vanderbilt (1877-1964) était l’arrière-petite-fille du richissime magnat américain des chemins de fer. Elle avait épousé le duc de Marlborough en 1895 mais les époux ne s’entendant pas le couple se sépara en 1906 avant de divorcer en 1921 (divorce reconnu par le Saint-Siège en 1926, le duc s’étant converti au catholicisme dans l’intervalle).

3 Monumentale résidence bâtie entre 1705 et 1731 pour John Churchill, 1er duc de Marlborough (1650-1722) – le « Marlborough s’en va-t-en guerre » de la comptine. Elle doit son nom à la grande victoire remportée en 1704 par le duc sur le maréchal de Tallard et le prince électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière lors de la guerre de Succession d’Espagne.

Cet été 1899, profitant d’une visite chez la reine Victoria à Windsor, l’empereur allemand, qui avait déjà exprimé le souhait de voir Blenheim, s’annonça pour un déjeuner. Nous ne fûmes avisés que quelques jours à l’avance et, d’autre part, nos préparatifs eurent à souffrir des désirs versatiles de la reine. En effet, on nous annonça d’abord que l’empereur et l’impératrice, le prince et la princesse de Galles, ainsi que le duc et la duchesse de Connaught 4 arriveraient par train spécial pour l’heure du déjeuner. Après avoir d’urgence convié les notables du comté, nous dressâmes une longue table dans le salon peint que nous utilisions comme salle à manger occasionnelle. Pour accueillir les invités à la gare, nous fîmes préparer un attelage avec deux chevaux et un postillon, ainsi qu’un second attelage, avec quatre chevaux et deux postillons. Préférant chevaucher en escorte, Marlborough décréta que j’accompagnerai en voiture les visiteurs royaux. D’autres attelages étaient prévus pour leurs suites. Mais au matin dit, un télégramme nous informa que la reine avait décidé de garder les dames avec elle à Windsor et que nous ne devions attendre que l’empereur, ainsi que ses oncles le prince et le duc. Sans les épouses, toute notre belle organisation était à revoir. A la dernière minute, il fallut changer le couvert et modifier le plan de table. Mais il y avait pire : je me rendis soudain compte que si j’allais accueillir nos invités à la gare, l’empereur disposerait à mes côtés de la place d’honneur dans la Daumont 5 et que le prince de Galles devrait partager avec le duc de Connaught la banquette qui tournait le dos à la route. Je voyais s’annoncer une petite catastrophe, car je savais que le prince, qui n’appréciait guère son neveu, se sentirait offensé d’occuper une place subordonnée pendant le trajet à travers la foule massée dans les rues de Woodstock 6. Par conséquent, je priai Marlborough de m’autoriser de rester à la maison pour accueillir nos invités sur le perron, lui suggérant de monter lui-même dans la voiture avec eux. Cette solution arrangeait tout : le prince et l’empereur pourraient ainsi partager la place d’honneur 7. Or, mon époux ne voulut rien entendre : il monterait en escorte. Quand nous prîmes place dans la Daumont, le prince me lança un regard furieux, refusant, ainsi que je l’avais prévu, de s’asseoir à côté de l’empereur 8. Ce dernier, quant à lui, rayonnait de reconnaissance, se satisfaisant tout à fait de cette installation. A l’approche du palais, il aperçut le drapeau impérial qui flottait sur notre mât et me remercia pour cette attention.

4 Arthur de Connaught et de Strathearn (1850-1942), troisième fils de la reine Victoria, avait épousé en 1879 la princesse Louise-Marguerite de Prusse (1860-1917), cousine du Kaiser.

5 Type d’attelage sans cocher dans lequel la voiture est tirée par quatre chevaux sur lesquels sont montés du même côté deux postillons chargés de mener l’attelage.

6 Commune de l’Oxfordshire dans laquelle se trouvait la gare la plus proche de Blenheim (à ne pas confondre avec son homonyme américain célèbre pour le pandémonium qui s’y déchaîna en 1969).

7 Selon les règles de l’étiquette les passagers les plus importants devaient être placés sur la banquette arrière de la voiture, sauf si  une dame y montait : par galanterie, elle était alors placée à l’une des places d’honneur ; le second personnage dans la hiérarchie, soit le prince de Galles dans ce cas particulier, se trouvait alors relégué sur l’autre banquette.

8 Parce que cette solution de dernière minute imaginée par la duchesse aurait gravement contrevenu aux règles rigides de l’étiquette…

199 - Tourisme à Blenheim Palace

Attelage à la Daumont (image tirée de : https://www.attelage-patrimoine.com/2015/10/l-attelage-a-la-d-aumont-royal-jean-louis-libourel.html).

Juste avant le déjeuner, peut-être afin d’anticiper tout autre désagrément, le prince de Galles me prit à part pour s’enquérir du plan de table. Je le rassurai :

« L’empereur prendra place en face de Marlborough, je serai à sa droite et Votre Altesse royale à la mienne

– Et où avez-vous placé mon frère ? demanda-t-il, en accentuant les r à la manière allemande.

– En face de vous, Sire. »

Puis, j’ajoutai : «  Avec votre permission, je ne vous raccompagnerai pas jusqu’à la gare. » Ce à quoi il sourit 9. Durant le déjeuner, je remarquai avec quelle habileté l’empereur dissimulait le handicap de son bras estropié, coupant et attrapant sa nourriture avec une fourchette spécialement munie d’une lame 10. Sa conversation tournait autour de sa personne, ce qui n’est pas inhabituel chez les souverains 11, mais qui chez lui émanait d’un besoin naturel de paraître.

9 En adressant directement sa demande au prince de Galles, la duchesse s’affranchissait de l’éventuel refus de son mari.

10 Nous reviendrons sur cet impérial handicap dans le prochain billet.

11 Mais aussi chez de nombreux particuliers… De plus, l’animosité entre le Kaiser et son oncle devait le pousser à en faire encore plus pour rappeler qu’il tenait le rang le plus élevé parmi les convives.

199 - Tourisme à Blenheim Palace

Une des fourchettes spéciales du Kaiser conservée à Doorn (cliché tiré de la page : https://www.huisdoorn.nl/en/museum/museum-huis-doorn/house-and-art-collection/).

Plus tard, pendant notre tour de la propriété, l’empereur se lança dans un récit des batailles du grand duc 12, telles qu’elles sont décrites dans les tapisseries suspendues à nos murs, nous brossant de surcroît un portrait du prince Eugène de Savoie, le commandant en second, qui partagea ses victoires 13. Je m’amusai de son désir évident de briller 14, mais pour moi Guillaume II apparaissait tout au plus comme l’officier prussien typique, doté en outre de l’arrogance et de la vanité que lui inspirait sa royale naissance. En vérité je fus surprise par le manque de distinction de son comportement, qui s’expliquait peut-être par le fait qu’il ne portait pas d’uniforme, sans lequel les Allemands apparaissent souvent à leur désavantage 15. Même sa fameuse et impressionnante moustache, qui semblait se hérisser d’indignation, échouait à lui conférer une quelconque dignité. Il paraissait n’avoir hérité d’aucune caractéristique anglaise ; il n’avait ni le charme ni la sagesse de son oncle, le prince de Galles. Peu après cette visite, sa jalousie et sa haine de l’Angleterre trouvèrent, dans la guerre des Boers, l’occasion de s’exprimer ouvertement 16.

12 Bien évidemment John Churchill, 1er duc de Marlborough.

13 Eugène de Savoie-Carignan (1663-1736), général au service du Saint-Empire dont il fut l’un des plus grands commandants. Le présenter comme un simple second du duc de Marlborough relève du snobisme le plus éhonté…

14 Une nouvelle fois, le Kaiser voulait sans doute briller face à son oncle détesté en étalant sa culture historique.

15 Ce même jugement se trouve chez Anne Topham, professeur d’anglais de la fille du Kaiser (Souvenirs de la cour du Kaiser – Delagrave, Paris ; 1915 – p. 23 ; voir mon billet : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-habille-en-mufti-76063387.html.

16 Le Kaiser avait déjà condamné en 1896 le raid mené par Leander Starr Jameson à la tête d’une armée privée afin de reverser le gouvernement de la république du Transvaal en menaçant même d’intervenir militairement. Lors de la seconde guerre des Boers (1899-1902) il affirma sa sympathie pour ceux-ci mais refusa de recevoir le président Kruger venu chercher de l’aide en Europe.

Quand nous passâmes dans la longue bibliothèque, M. Perkins 17 interpréta une sélection d’airs germaniques, ce qui plut tellement à l’empereur qu’il invita le musicien à venir donner un concert à Berlin. Pour gratifier Nanny 18 que je savais friande de rencontres prestigieuses, j’autorisai les nourrices à descendre pour présenter mes fils, âgés de deux et un an 19. Avant de prendre congé, l’empereur nous sollicita pour recevoir le prince héritier 20 l’été suivant. Pour ce dernier, désireux de découvrir la vie anglaise, il souhaitait organiser des visites à la campagne. Le moyen de refuser ? Puis, avec la promesse de nous expédier l’inévitable photographie 21, il prit congé, accompagné de sa suite et de ses oncles plutôt de mauvaise humeur. 22

17 Charles William Perkins (1855-1927) interprète réputé et organiste officiel de la ville de Birmingham de 1888 à 1923.

18 Responsable des gouvernantes des enfants.

19 Charles Albert William Spencer-Churchill (1897-1972) et Ivor Charles Spencer-Churchill (1898-1956).

20 Friedrich Wilhelm Victor August Ernst de Prusse (1882-1951) Kronprinz de l’empire allemand et du royaume de Prusse.

21 Nous avons ici un bel exemple du parti pris de notre narratrice contre le Kaiser. En effet si ce dernier distribuait largement à ses hôtes son portrait dédicacé et encadré, nombre de monarques faisaient de même ; la duchesse le note d’ailleurs avec plaisir à propos d’une visite du roi Charles Ier de Portugal : « Après sa visite à Blenheim, son ambassadeur à la cour de Saint-James, le marquis de Soreval, m’apporta deux photographies de ses souverains, dont l’une portait en haut du cadre une couronne de diamant, marque d’une faveur spéciale » (Consuelo Vanderbilt Balsan Une duchesse américaine p. 176).

22 Consuelo Vanderbilt Balsan Une duchesse américaine (Tallandier ; Paris, 2012) pp. 157-160.

199 - Tourisme à Blenheim Palace

Portrait du 9e duc de Marlborough et de sa famille peint en 1905 par John Singer Sargent (illustration tirée de la notice wikipédia de la duchesse).

Même très éloignés l’un de l’autre, le duc et la duchesse de Marlborough appartenaient tous deux à la coterie du prince de Galles dont ils partageaient les idées et les inimitiés. Aussi ne faut-il pas prendre au pied de la lettre les critiques appuyées de la duchesse à l’encontre du Kaiser – d’autant que son commentaire sur la photographie souvenir promise par le souverain nous a montré son parti pris. De plus la duchesse écrira plus loin dans ses mémoires à propos d’une visite en Allemagne avant la première guerre mondiale « L’Allemagne eût été charmante sans la présence des Allemands ; je les avais en horreur » 23, ce qui ne laisse aucun doute sur son manque d’objectivité vis-à-vis de son impérial hôte…

23 Consuelo Vanderbilt Balsan Une duchesse américaine p. 181.

199 - Tourisme à Blenheim Palace
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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 07:58
198 - Requiem

En ce jour anniversaire de la mort du Kaiser et en l’absence de composition musicale spécifiquement composée à cette occasion, je vous propose de vous recueillir en écoutant la Messe allemande composée en 1795 par Michael Haydn 1 (l’enregistrement prend fin mystérieusement après la 39minute ; peut-être parce qu’à l’exemple des compositions de Mozart le silence qui suit une œuvre de Michael Haydn est encore de Michael Haydn…) :

1 Johan Michael Haydn (1737-1806), frère cadet de Joseph Haydn, fut un temps maître de concert du prince archevêque Colloredo-Wallsee und Mels – lequel est surtout connu pour avoir été l’employeur régulièrement et justement exaspéré du jeune Mozart.

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21 mai 2022 6 21 /05 /mai /2022 09:43
197 - Le Kaiser au zoo

Le Kaiser écoutant les commentaires de Carl Hagenbeck (cliché tiré du site : https://www.hagenbeck.de/de/tierpark/tierpark/historie.php).

Nous avons déjà rencontré Lorenz Hagenbeck dans un précédent billet 1. Nous lui laissons aujourd’hui la plume pour sa description de la première visite du Kaiser au Tierpark Hagenbeck de Hambourg qui avait été inauguré quelques mois plus tôt. Nous y découvrons un souverain friand de distraction et plutôt décontracté, très éloigné de son image de junker gourmé.

1 http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2022/04/194-jenny-au-service-de-l-allemagne.html.

 

L’empereur Guillaume II vint visiter notre parc pour la première fois en 1908, à l’occasion de la « Derby-woche » de Hambourg 2. Père 3, Heinrich 4 et moi, en redingote et chapeau haut de forme, attendîmes le souverain à l’entrée principale. De toute part, on nous avait donné des conseils sur la façon de nous comporter, car nous n’avions jamais accueilli d’aussi hauts personnages. Nous ne devions pas adresser la parole à Sa Majesté, il fallait observer une attitude respectueuse mais rigide, en gardant le haut-de-forme dans la main gauche, il fallait ceci, il ne fallait pas cela…

2 Course hippique de plat disputée pour la première fois en 1869.

3 Carl Gottfried Heinrich Hagenbeck (1844-1913), marchand d’animaux, organisateur de spectacle et directeur de zoo. Il eut l’idée de créer un parc zoologique sans barreaux, les animaux étant présentés sur des plateformes séparées des visiteurs par de profonds fossés.

4 Wilhelm Heinrich Ferdinand Hagenbeck (1875-1945), fils cadet de Carl Hagenbeck.

197 - Le Kaiser au zoo

Le Kaiser accueilli par Karl Hagenbeck (cliché tiré du site : https://www.orchifant.de/tierpark-hagenbeck/).

Les quatre Mercédès du cortège impérial, lançant le signal de trompe caractéristique, stoppèrent devant nous quelques minutes avant dix heures. Dans la première, je reconnus le Kaiser, portant la tenue de grand-amiral 5. Depuis plusieurs heures, les associations d’anciens combattants de 1848-1851 6 et 1870-1871 avaient pris position, avec leurs musiques et leurs drapeaux, à l’entrée du parc. Les écoles étaient en congé et les policiers d’Altona avaient fort à faire pour contenir la foule.

5 En fait il s’agissait de la petite tenue d’amiral que le Kaiser portait lors de ses séjours sur le Hohenzollern. Fort éloignée des uniformes époustouflants et chamarrés des cérémonies officielles, elle ressemblait plus à un costume de yachtman sur les manches duquel on aurait cousu des galons d’amiral.

6 Première guerre de Schleswig ayant opposé la confédération germanique au royaume de Danemark.

– Bonjour camarades ! cria le Kaiser aux vétérans, en descendant de voiture.

Le comte von Götzen, ambassadeur de Prusse 7, nous présenta tous les trois. La cordialité de l’empereur rompit aussitôt la glace.

7 Gustav Adolf von Götzen (1866-1910) après avoir été le premier allemand à traverser le Ruanda fut gouverneur de l’Afrique orientale allemande de 1901 à 1906 ; rentré en Allemagne pour raison de santé – il mourra d’ailleurs des suites du paludisme qu’il avait contracté en Afrique – il avait été nommé en 1908 ministre plénipotentiaire du royaume de Prusse auprès des villes libres hanséatiques de Hambourg, Brême, Lübeck et du grand-duché de Mecklembourg-Schwerin.

– Je connais déjà votre parc zoologique par le cinématographe, nous dit-il en riant. Mais mon frère 8 m’a déclaré qu’il fallait absolument le voir de mes propres yeux !

8 Albert Guillaume Henri de Prusse (1862-1929), frère cadet du Kaiser, commandait alors la Hochseeflotte et à ce titre se rendait régulièrement à Hambourg.

Il s’ensuivit une promenade de plusieurs heures à travers le parc, interdit au public pour la matinée. Tous nos gardiens avaient revêtu leur uniforme de gala. On eût dit une inspection de régiment. Chacun se réjouissait d’entendre une remarque laudative de la bouche du Kaiser. Pendant que Père marchait devant, engagé dans une conversation très animée avec notre impérial visiteur, Heinrich et moi donnions les explications désirées aux généraux et hauts dignitaires de la cour.

Papa Schilling, notre vieux dompteur, présenta son groupe mixte de fauves 9. Quand nous eûmes tout passé en revue, au bout de deux heures et demie, l’empereur exprima le désir de voir le magicien hindou du groupe cingalais exercer ses talents à bord de son yacht, le Hohenzollern, amarré dans le port.

9 Il présentait en effet un numéro de dressage mêlant lions et ours blancs.

197 - Le Kaiser au zoo

Cliché tiré du site : http://circusnospin.blogspot.com/2013/02/jardin-zoologique-dacclimatation.html.

Le lendemain, en habit, je me rendis avec le fakir, dans une voiture élégante, à l’appontement où se trouvait le bateau. Les marins crurent manifestement qu’il s’agissait d’un potentat oriental, accompagné de son ambassadeur, venant en visite officielle. Les sifflets d’honneur nous saluèrent. Nous avançâmes dignement le long de l’appontement, transformé en charmille avec des fleurs et des pavillons. Les sentinelles nous présentèrent les armes. L’officier de garde me reçut avec un sourire. Nous convînmes que jamais un simple soldat, ayant appartenu pendant trois semaines seulement au 31e régiment d’infanterie 10, n’avait reçu pareils honneurs. Mais, aussi, j’amenais les merveilles de l’Inde à bord du Hohenzollern.

10 Devançant son service militaire, Lorenz Hagenbeck s’était engagé en 1902 comme volontaire d’un an dans ce régiment ; au bout de dix semaines il fut affecté à la réserve auxiliaire de l’armée allemande et donc renvoyé à la vie civile à cause d’une suppuration chronique de l’oreille.

197 - Le Kaiser au zoo

Illustration tirée du site : https://pictorialindiandance.wordpress.com/2021/02/27/pictorial-data-for-south-indian-dancers-at-ethnic-shows-in-europe-part-2-1908-1926/.

Une très brillante assistance était rassemblée à l’arrière et je reconnus plusieurs des personnages que j’avais conduits à travers le parc, la veille. Le Kaiser se montra très intéressé, il me demandait constamment de lui traduire les paroles du fakir, qui accompagnait ses tours d’un flot oratoire où, moi-même, je ne comprenais pas grand-chose. Aussi traduisai-je assez librement, en interprétant ses gestes pittoresques. Il obtint un très grand succès, surtout lorsque, ayant demandé une bague à quelqu’un, il la jeta en l’air et la fit disparaître. Puis il pria le Kaiser de choisi une orange dans un sac, demanda à tout le monde de constater que l’écorce était bien intacte, l’éplucha de ses doigts habiles et fit apparaître la bague au milieu du fruit. On rit beaucoup. Jamais je ne vis le Kaiser s’amuser autant.

Le Hohenzollern appareilla pour Helgoland quelques heures après cette représentation. 11

11 Lorenz Hagenbeck Ces bêtes que j’aimais tant (Presses de la cité, Paris ; 1956) pp. 88-90.

Pour achever ce billet, je vous propose un documentaire (avec des commentaires en allemand) sur le Tierpark Hagenbeck, lequel est toujours en activité :

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10 mai 2022 2 10 /05 /mai /2022 22:17

Lors de la semaine de régates de Kiel on ne découvrait pas que les voiliers de course venus participer aux compétitions. De nombreuses marines de guerre y envoyaient aussi des délégations pour exhiber le spectacle de leur puissance. En 1911, les Etats-Unis firent sensation grâce à la participation d’une escadre menée par le cuirassé Louisiana 1. Cette démonstration de force s’inscrivait dans la volonté du gouvernement américain, initiée par le président Théodore Roosevelt, de montrer que les Etats-Unis étaient une puissance mondiale et tenaient à le faire savoir...

1 Cuirassé de la classe Connecticut lancé en 1904 ; il sera retiré du service en 1920. Il avait fait partie de la « grande flotte blanche » (du fait de la peinture blanche de leur coque) envoyée par le président Roosevelt pour effectuer un tour du monde entre 1907 et 1909.

196 - Banquet à Kiel

Dans son rôle de représentation autour du monde l’USS Louisiana se devait de recevoir dignement les dirigeants du pays où il faisait escale ; aussi son passage à Kiel ne pouvait faire exception à cette règle. Au hasard de mes navigations sur un site d’achat en ligne j’ai eu la chance de tomber sur le menu du repas de gala donné à son bord le 24 juin en l’honneur du Kaiser.

Ce document (sans doute édité pour des raisons publicitaires par la maison F. W. Borchard) précise qu’il prend en compte les plats tout comme le service et la vaisselle de ces agapes officielles. Nous sommes ici loin des standards misérabilistes de la nouvelle cuisine et, conformément à l’usage dans les grandes maisons, le nom des plats est donné en français à l’exception de l’oxtail soup – soupe de queue de bœuf – plat imaginé à Londres au XVIIsiècle par des immigrés parpaillots français 2.

2 Si l’un de mes lecteurs connaissait la recette de la préparation « à la Schuwaloff », je serais heureux de pouvoir bénéficier de ses lumières…

196 - Banquet à Kiel

La maison Borchardt, avait été fondée en 1853, comme fournisseur en gros de « delikatessen » et de vins. L’entreprise, installée dans la Französische Strasse à Berlin, se lança rapidement dans une activité de traiteur et la qualité de ses prestations lui attira une clientèle aisée qui lui permit d’obtenir le titre prestigieux de fournisseur de la cour impériale et royale 3. Il était donc normal que l’US Navy fasse appel à elle pour l’organisation du banquet offert au Kaiser et l’on imagine avec gourmandise l’attaché naval américain négocier avec son directeur pour la plus grande gloire et la bonne réputation de son jeune pays.

3 Après bien des vicissitudes (pas toujours honorables, notamment pendant les périodes nazie puis communiste) le restaurant Borchardt a rouvert le 5 mars 1992 ; il est toujours en activité et jouit d’une excellente réputation.

Postface

Homard à la Newburg :

Tronçonner le homard [breton évidemment…], l'assaisonner de sel et poivre et le faire revenir avec beurre et huile, comme pour américaine. Réserver le corail et les intestins pour la liaison.

Retirer les morceaux de homard du sautoir ; déglacer le fonds de cuisson d'un 1/2 décilitre de cognac flambé et de 2 décilitres de vin blanc sec. Faire réduire des deux tiers. Mouiller de 4 décilitres de crème fraîche épaisse et d'un décilitre d'essence de poisson.

Cuire à couvert pendant trente-cinq minutes. Égoutter les tronçons de homard ; les décortiquer ; les dresser en timbale.

Réduire la sauce. La lier avec les intestins et le corail hachés et mélangés à 30 grammes de beurre. Relever d'une pointe de cayenne. Passer cette sauce et la verser sur le homard.

196 - Banquet à Kiel

Illustration tirée de la notice wikipédia du Homard Newberg.

Un grand merci à Franck Sudon pour ses traductions.

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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 20:19
195 - Ombres de marines impériales

Cliché tiré de : https://korii.slate.fr/et-caetera/naufrage-moskva-mystere-secret-equipage-marins-morts-blesses-disparus-silence-russie-enquete.

Une nouvelle fois l’actualité vient rappeler, par d’étonnants détours, les figures du passé. Tout a commencé le 13 avril 2022 lorsque deux missiles ukrainiens ont touché le croiseur russe Moskva, navire amiral de la flotte de la Mer noire, lequel finira par couler le lendemain. Prouvant une fois de plus son habileté en matière de communication le gouvernement de Kiev s’est alors empressé, non sans ironie, de classer son épave au « patrimoine culturel sous-marin national ». Sans se préoccuper de ce classement la marine russe vient d’envoyer le Kommuna, navire ravitailleur équipé d’un submersible télécommandé capable de plonger jusqu’à 1000 mètres de profondeur sans doute pour récupérer sur l’épave des équipements sensibles.

Mais le Kommuna, et c’est ici que le premier fantôme du passé apparaît, est en fait un ancien navire de la marine de Sa Majesté le Tsar Nicolas II, lancé en 1913 à Saint-Pétersbourg sous le nom de Volkhov et admis au service actif en juillet 1915. Ce navire catamaran surmonté de portiques de halage était initialement destiné au renflouement de sous-marins coulés. Récupéré par les bolcheviks qui l’ont renommé Kommuna en 1922, il a été modernisé à deux occasions (en 1954 et en 1984) et détient aujourd’hui le titre de doyen des navires de guerre en activité.

195 - Ombres de marines impériales

Cependant, en poursuivant mes recherches, j’ai découvert que si le Volkhov-Kommuna avait bien été construit aux chantiers Poutilov, il l’a été sous licence des chantiers allemands Howaldtswerke. Ces derniers avaient en effet mis au point cette étrange combinaison de catamaran et de dock flottant pour fournir à la marine impériale le SMS Vulkan, lancé en 1907 et admis au service actif l’année suivante ; à la fin de la première guerre mondiale le Vulkan fut livré aux Britanniques mais coula lors de son transfert vers Harwich.

195 - Ombres de marines impériales

Maquette du SMS Cyclop (cliché tiré de : https://bob.plord.net/Ships/Period2/Germany/Cyclop.html).

Après plusieurs années de service sa capacité de levage de 500 tonnes ayant été jugée insuffisante, l’amirauté allemande commanda un navire assez similaire, baptisé Cyclop, lancé à Dantzig en 1916 et capable de soulever 1000 tonnes. Cédé lui aussi aux Britanniques en 1919 il parvint sans encombre à Harwich ; les Anglais le renvoyèrent toutefois en Allemagne en 1923 pour y être démantelé.

195 - Ombres de marines impériales
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