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22 août 2021 7 22 /08 /août /2021 17:11

L’Adriatique constitua un front secondaire tout au long de la Première Guerre mondiale. La flotte impériale et royale austro-hongroise y fut bloquée dès le début du conflit par les flottes françaises et britanniques, renforcées en 1915 par la marine italienne. De ce fait, les navires de la double monarchie se limitèrent à des raids rapides contre les ports tenus par les Alliés et par l’envoi de sous-marins pour forcer le barrage installé dans le canal d’Otrante. C’est le récit de l’un de ces raids mené par le capitaine de vaisseau Horthy (alors commandant du croiseur Novara 1) le 5 décembre 1915 que je vous propose aujourd’hui.

1 Croiseur lancé à Fiume en février 1913. Cédé à la France qui le rebaptisera Thionville en 1920 suite au traité de Saint-Germain, il servira comme navire école de torpillage jusqu’à son déclassement en 1932 ; il sera ferraillé en 1941.

181 - Raid en Adriatique

A une autre occasion, mon « Penkala » 2 annonça que des télégrammes ennemis parlaient à plusieurs reprises d’une flotte qui devait livrer des canons pour remplacer les batteries, les munitions et les provisions détruites, et qui étaient destinée aux armées monténégrine et serbe. Il ne pouvait cependant pas déchiffrer le point de départ et le point d’arrivée de cette mission. Je réfléchissais : Durazzo 3 était trop loin du Monténégro, et Antivari 4 trop près de la baie de Cattaro 5. Je supposai qu’ils devaient débarquer à San Giovanni di Medua 6, le port albanais occupé à ce moment-là par les Serbes 7.

2 « Dans notre marine de guerre, tous les cadets et lieutenants de frégate qui ne s’étaient pas révélés particulièrement aptes au métier des armes étaient versés dans la réserve, pour pouvoir se faire une vie qui leur convînt. Au début de la guerre, le directeur général d’une grande fabrique, qui avait été autrefois cacique à l’académie de marine, mais l’avait bientôt quittée, fut mobilisé. Que pouvait-on faire de lui ? Faisons de lui notre « Penkala », proposai-je ; ce nom était celui d’un officier du contre-espionnage allemand, qui avait un don particulier pour déchiffrer les codes ennemis. Après peu de temps, notre « Penkala » à nous travaillait de façon parfaite » Mémoires de l’amiral Horthy régent de Hongrie (Librairie Hachette ; Paris, 1954) p. 63.

3 Port sur la côte d’Albanie, connu sous le nom d’Epidamne par les Grecs et de Dyrrachium par les Romains, il s’appelle aujourd’hui Durrës et constitue le principal pôle commercial du pays.

4 Port du Monténégro aujourd’hui connu sous le nom de Bar.

5 Port du Monténégro situé au fond d’une profonde ria débouchant sur l’Adriatique aujourd’hui connu sous le nom de Kotor ; longtemps occupé par les Vénitiens il appartint à l’Autriche de 1815 à 1918. Sa région est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.

6 Port du nord-ouest de l’Albanie aujourd’hui connu sous le nom de Shëngjin.

7 Dans le cadre de la campagne de 1915 dans les Balkans les troupes serbes, attaquées à la fois par les Austro-hongrois et les Bulgares, qui se repliaient vers la mer avant d’être évacuées à Corfou par les flottes alliées avaient occupé les ports albanais.

Je demandai au commandant de la flottille quatre destroyers, pour pouvoir me défendre contre une attaque à l’improviste par des forces supérieures en nombre. Je quittai le port à onze heures du soir pour tenter ma chance. L’essentiel était d’arriver sans être vu à l’entrée du port, où se trouvaient, comme nous le savions, dix canons. Nous longeâmes de très près la côte verticale albanaise et nous approchâmes de San Giovanni. Nous découvrîmes là-bas une maison d’un étage, où devaient dormir, selon nos calculs, les canonniers. Une seule salve suffit pour balayer la maison, ce qui rendit les batteries inutilisables.

181 - Raid en Adriatique

Le port de San Giovanni di Medua (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Segelschiffe_im_Hafen_v.San_Giovanni_di_Medua._(BildID_15571210).jpg).

Le cœur battant, je continuai. Allions-nous trouver quelque chose ? Bientôt nous aperçûmes, à notre grande joie, le port rempli de navires qui, comme nous devions l’apprendre plus tard, étaient arrivés la veille au soir. Ça, c’était de la chance. Si nous étions venus un jour plus tôt, nous aurions trouvé un port vide, et le lendemain la majeure partie du matériel aurait été débarquée. Je permis aux équipages des bateaux ennemis de gagner terre. Puis nous ouvrîmes le feu. Un des navires explosa, l’autre brûla, le troisième coula sans bruit. Un voilier brûlait avec des flammes curieusement jaunâtres ; je supposais qu’il était chargé de sel. Nous fîmes même un butin excellent, en nous emparant des conserves d’un bateau incendié : celles-ci devaient profiter plus tard à notre armée en Albanie.

Le travail une fois terminé, les canons ennemis, sur les hauteurs de la ville, se firent entendre. Ils tiraient cependant si mal qu’il leur fallut un quart d’heure avant que leur tir s’approchât de nous. En changeant nos positions, nous n’encaissâmes au cours de cet engagement, qui avait duré une heure et demie, qu’un seul coup direct. C’était le navire hôpital, et nous fûmes ainsi privés de notre excellent chef de division, qui, par surcroît, était le capitaine de notre équipe de football et également un excellent violoniste.

Nous avions coulé vingt-trois navires et voiliers, et pouvions rebrousser chemin, contents de nous. C’est seulement après l’occupation de San Giovanni que nous apprîmes que le port était défendu par une triple rangée de mines nous avions réussi à la forcer. Notre action devait se révéler une excellente préparation pour l’attaque de Lovtchen, en 1916 8.

8 Le mont Lovtchen domine les bouches de Cattaro et protégeait à l’époque la route de la capitale du Monténégro. Après l’écrasement de la Serbie, l’armée austro-hongroise défit l’armée monténégrine et le gouvernement du royaume fut finalement contraint de capituler le 23 janvier 1916.

Pendant le trajet de retour, le destroyer Warasdiner 9 annonça un sous-marin ennemi qui s’était échoué. Il s’agissait du sous-marin français Fresnel 10 qui se trouvait sur un banc de sable à l’embouchure du Bojana 11. J’y envoyai les officiers, sur une barque à moteur, pour qu’ils conduisent l’équipage français à bord et qu’ils examinent si nous pouvions remorquer le sous-marin. Cela se révéla impossible, car une torpille avait explosé à l’intérieur du tube, et avait déchiqueté l’avant du sous-marin. Il fallut tirer quelques coups pour obliger l’équipage à capituler. Le commandant français, le lieutenant de vaisseau Jouan 12, était désespéré. Il guettait depuis quelques semaines, sans le moindre succès, et maintenant il était même échoué au seul endroit dangereux de cette côte rocheuse 13. Je le consolai aussi bien que je pus.

9 Destroyer initialement lancé en 1913 à Trieste sous le nom de Lung Tuan pour le compte de la Chine, il fut racheté par l’Autriche-Hongrie dès le début de la guerre ; il sera cédé à l’Italie en 1920 avant d’être démantelé l’année suivante.

10 Sous-marin de la classe Pluviôse (Q65) envoyé en Adriatique pour participer au blocus de la flotte austro-hongroise.

11 Fleuve albanais de 41 kilomètres de long, actuellement connu sous le nom de Buna.

12 René Stanislas Jouen (1883-1964) était commandant du Fresnel depuis le 16 janvier 1914 ; il sera cité à l’ordre de l’armée navale pour son comportement lors de la perte de son navire : « Son bâtiment s’étant échoué, a pris judicieusement toutes les mesures que comportait la situation, a su inspirer à ses hommes le sang-froid et le courage les plus parfaits et n’a rendu à l’ennemi qu’un bâtiment inutilisable » (informations tirées de : http://ecole.nav.traditions.free.fr/officiers_jouen_rene.htm). L’amiral Horthy, à moins que cela ne soit son traducteur, l’ont sans doute confondu avec René Marie Jouan (1894-1972), officier de marine et écrivain prolifique.

13 Cet échouage n’était pas dû à une erreur de navigation mais à l’attaque du bâtiment par le SMS Warasdiner et par des hydravions de la marine austro-hongroise.

181 - Raid en Adriatique

Le Fresnel (image tirée de la notice wikipédia en allemand qui lui est consacrée).

Arrivé à Bocche 14, on interna les prisonniers de guerre. Le lendemain, notre mort, ainsi qu’un Français qui avait succombé à ses blessures, à bord, furent solennellement ensevelis. Le cercueil du Français était recouvert du drapeau tricolore, et orné du même nombre de couronnes que celui de mon chef de division. Au lieutenant Jouan, j’avais donné mon adresse et l’invitai à m’écrire s’il avait besoin de quelque chose pendant son temps de détention. A sa demande, je lui envoyai plus tard des livres français.

14 Cattaro.

Après la première guerre mondiale, je reçus, à la demande de l’ambassade de France, deux journalistes parisiens. J’étais très économe en interview, car on vous attribuait souvent des paroles qu’on n’avait pas prononcées. Mais les deux Français s’en tinrent à ma demande, et ne me posèrent pas de questions compromettantes. Ils se bornèrent à quelques détails au sujet du Fresnel. Le Temps 15 avait en effet publié une interview exacte, mais le journaliste avait malheureusement confondu le Fresnel avec un autre sous-marin, le Monge 16. Le premier officier de ce dernier protesta, dans Le Temps, mais le lieutenant Jouan avait immédiatement répliqué en précisant qu’il s’agissait d’une confusion, et souligné avec quelques mots très amicaux l’accueil chevaleresque qui leur avait été réservé, à lui et à ses camarades. Il est à craindre qu’au cours de la seconde guerre mondiale, de pareils faits ne se soient pas reproduits. 17

15 Quotidien conservateur fondé en 1861 ; c’est un des grands journaux de l’époque principalement destinés aux élites de la société. Il avait son siège dans l’immeuble situé au 5-7 rue des Italiens (lequel accueille aujourd’hui le pôle financier du tribunal de grande instance de Paris).

16 Sous-marin de la classe Pluviôse (Q67) détaché à Brindisi lors de l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés. Eperonné le 28 décembre 1915 par le croiseur Helgoland, il parvient à rejoindre la surface où il se saborda pour ne pas tomber aux mains de la marine austro-hongroise ; son commandant, le lieutenant de vaisseau Roland Morillot, deux quartiers-maîtres et le chien mascotte du bâtiment disparurent dans le naufrage.

17 Mémoires de l’amiral Horthy régent de Hongrie pp. 63-66.

En guise d’épilogue à ce raid, le BBPD (bâtiment base de plongeurs démineurs) Pluton de la marine française a effectué en juillet de cette année une mission en Adriatique qui lui a permis de localiser deux épaves qui pourraient bien être celles du Monge et du Fresnel : http://www.opex360.com/2021/08/01/la-marine-nationale-a-repere-les-epaves-presumees-de-deux-de-ses-sous-marins-coules-en-1915/

En écrivant ce billet, j’ai une pensée respectueuse pour mon grand-père maternel, Jean-Marie Riou (Telgruc 1894 - Brest 1968), alors matelot sur le contre-torpilleur Bombarde.

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26 juillet 2021 1 26 /07 /juillet /2021 20:48
180 - Garder la ligne

Garder la ligne n’est pas une préoccupation exclusive de notre époque. Le Kaiser s’y était déjà plié sans attendre nos modernes salles dites de fitness ou ces régimes alimentaires présentés à longueur de publicité télévisée. On découvrira aussi le caractère assez taquin de l’empereur vis-à-vis d’une personne qui ne l’avait sans doute pas reconnu…

La Cour demeure à Wilhelmshöhe 1 chaque année au mois d’août, quand la chaleur humide du Nouveau Palais 2 devient par trop intenable. L’Empereur, y échange chaque après-midi son uniforme contre un complet de flanelle et porte un panama, il fait de longues courses à travers bois et sur les collines, cherchant ainsi à se débarrasser un peu de l’embonpoint qui, en dépit de son activité, a quelque peu empiété au cours des deux dernières années sur sa tournure élégante. Il a horreur de devenir corpulent, et tient l’ennemi en échec avec une opiniâtreté caractéristique.

1 Château bâti entre 1786 et 1798 près de la ville de Cassel. Napoléon III y fut interné après sa reddition à Sedan et le jeune Guillaume II y résida plusieurs fois lors de ses études à Cassel.

2 Le Nouveau Palais de Potsdam avait été bâti par Frédéric II. C’était une des résidences préférées de Guillaume II qui y avait fait installer un chauffage central à vapeur et avait électrifié l’ensemble des lustres frédériciens.

180 - Garder la ligne

Un jour son fils le prince Adalbert, qui sert à Kiel dans la marine, donna un bal paré et masqué. L’Empereur y vint ; il ne fut pas reconnu par les invités : il portait le costume de son ancêtre le Grand Electeur, perruque flottante, l’habit long et les culottes de l’époque. Pendant la première partie du bal les danseurs étaient masqués, et l’empereur causait avec une dame ; elle le prit pour le Kronprinz, qu’elle connaissait très bien, et lui dit d’un ton malicieux :

« Votre Altesse Impériale est magnifiquement déguisée. Mais comment a-t-elle fait pour paraître si grosse ? Un petit coussin qu’elle a glissé en dessous, je suppose ? »

180 - Garder la ligne

Sa Majesté racontait souvent cette petite aventure, surtout quand cette dame, qui avant son mariage faisait partie de la suite de l’Impératrice, était présente. Il roulait alors les yeux avec une colère feinte en disant :

« Naturellement, il n’y avait pas de coussin, mais je crois qu’elle le disait exprès. Elle savait très bien qui j’étais. »

Parcourir tant de kilomètres par un soleil si ardent n’allait pas sans fatigue, et, quoique l’Impératrice elle-même fût à cette époque une bonne marcheuse, elle avait fort à faire pour suivre son énergique mari ; et la Princesse 3 avouait franchement qu’elle était à demi morte après une de ces dures promenades de papa. Les Allemands d’un certain âge, surtout à la Cour, se livrent rarement à l’exercice de la marche, à moins qu’ils ne veuillent en faire une sorte de cure. C’est alors comme un rite solennel et important : ils flânent sous les arbres le chapeau à la main, avec des pauses fréquentes et contemplent le paysage ; mais ce n’est pas ainsi que l’Empereur comprend la marche. 4

3 Louise de Prusse, unique fille du Kaiser.

4 Miss Topham Souvenirs de la cour du Kaiser (Librairie Delagrave ; Paris, 1915) pp. 190-192.

180 - Garder la ligne

Touristes allemands caricaturés par Hansi.

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30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 17:17
179 - Ah les braves gens !

A la fin de l’année 2018, un groupe d’élèves le la classe de rhétorique 1 de l’institut Saint-André d’Uxelles a souhaité réagir à la parution d’un article paru peu avant dans La Libre Belgique 2 attribuant la responsabilité de la première guerre mondiale au Kaiser. Par un louable souci d’objectivité, La Libre Belgique a publié cette sorte de droit de réponse dans son numéro du 5 décembre 2018 3.

1 Soit l’équivalent des classes de terminale de l’enseignement général en France.

2 Quotidien belge francophone.

3 L’original de cet article peut être consulté sur : https://www.lalibre.be/debats/opinions/l-empereur-guillaume-ne-peut-pas-etre-tenu-pour-le-responsable-unique-de-la-premiere-guerre-mondiale-5c07e897cd70e3d2f7157c25.

Contrairement à mes habitudes, je ne reporterai pas en caractère italique le contenu de cet article et respecterai la typographie de son édition originale, me contentant de reporter les notes des auteurs au bas du paragraphe concerné.

L’empereur Guillaume ne peut pas être tenu pour le responsable unique de la première guerre mondiale

Nous sommes des élèves de rhétorique en option histoire à l’Institut Saint-André d’Ixelles. Nous travaillons régulièrement sur la presse et l’actualité, analysant des articles de fond, nous interrogeant sur les très controversées "fake news". Nous avons été interloqués par l’article "Le Kaiser, responsable de 18 millions de morts n’a jamais été jugé" [1] paru ce 10 novembre dans vos pages. Il commence par ces mots : "Autant il est clair que, sans Hitler, il n’y aurait pas eu de guerre en 1940, autant l’empereur Guillaume doit être tenu pour le responsable unique de cette première guerre mondiale qui a fait, militaires et civils confondus, 18 millions de morts". Comment, après plus de 4 ans de commémorations du centenaire de la guerre 14-18, est-il encore possible de désigner un unique individu comme seul responsable d’une guerre et de la mort de millions de personnes? C’est revenir à certaines idées du traité de Versailles et balayer 100 ans de recherche, c’est faire fi de l’esprit critique et de la responsabilisation de chacun dans la marche du monde. A 17 ans, nous tenons à développer notre point de vue, le plus nuancé et critique possible.

[1] dans La Libre Belgique, samedi 10 et dimanche 11 novembre 2018, p. 6, par E. Przybylski.

La responsabilité des autres nations européennes écartée

Cet article, dès la première ligne, écarte une quelconque responsabilité des autres nations européennes dans le déclenchement de la guerre. Nous ne ré-expliquerons pas ici le mécanisme bien connu du système des alliances mis en place dès 1882 par l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, renforcé en 1892 par la Russie et la France. Nous ne nous pencherons pas non plus sur l’attitude d’une France isolée et revancharde, ni d’une Russie fragilisée et inquiète devant la montée de la puissance Allemande... Arrêtons-nous cependant sur la situation en Autriche-Hongrie et en Serbie.

179 - Ah les braves gens !

Caricature de l’époque (tirée de https://histoire-image.org/fr/etudes/dessous-cartes).

Pour le grand empire multi-ethnique austro-hongrois, la consolidation de ses postions dans les Balkans était une priorité. La plupart des historiens autrichiens dont A. Weigl [2], archiviste viennois, s’accordent pour affirmer que le vieil empereur François-Joseph de 84 ans et son entourage voulaient ce conflit contre la Serbie. En déclarant la guerre à son voisin, l’empire des Habsbourg provoque une déflagration mondiale que 4 ans de guerre ne suffiront pas à apaiser.

[2] B. GAUCEQUELIN, Vienne, l’amnésique, 29 septembre 2014 sur www.liberation.fr, page consultée le 13 novembre 2018.

L’attentat de Sarajevo a souvent été considéré comme un prétexte pour mettre le feu aux poudres. Le nationalisme panserbe n’est pourtant pas un nouveau-né de l’année 1914, il se développe en Serbie des décennies avant la funeste journée du 28 juin. De plus, le climat est déjà particulièrement hostile entre la Serbie et l’Autriche depuis 1906. Selon l’australien Christopher Clark [3], le président serbe Pašić 4 a joué un rôle trouble car, même s’il ne contrôlait pas le mouvement de la "Main Noire" 5 dont faisait partie Princip, l’assassin de François-Ferdinand, il était au courant qu’il allait se passer quelque chose et il n’avait pas averti clairement l’empereur d’Autriche des intentions du groupe terroriste. J-J Becker [4], lui, nuance l’image d’une Serbie nationaliste et unie soulignant qu’au sein du pays, certaines voix s’étaient élevées en faveur d’un accord avec l’Autriche 6 et contre le refus de l’ultimatum du géant austro-hongrois.

[3] Ch. CLARK, Les somnambules, été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, 2013. « Le déclenchement de la guerre de 14-18 n’est pas un roman d’Agatha Christie à la fin duquel nous découvrons le coupable, debout près du cadavre dans le jardin d’hiver, un pistolet encore fumant à la main. Il n’y a pas d’arme du crime dans cette histoire, ou plutôt il y a en a une pour chaque personnage principal. Vu sous cet angle, le déclenchement de la guerre n’a pas été un crime, mais une tragédie ».

[4] J.-J. BECKER, L’ombre du nationalisme serbe dans Vingtième siècle, revue d’histoire, 2001/1, n°69, p 7-29.

4 Nikola Pasic (1845-1926) était alors président du conseil du roi Pierre Ier de Serbie.

5 Société secrète nationaliste serbe fondée en 1911 dont le but était de réunir en un état unique tous les territoires des Balkans où habitaient des Serbes (même si ces derniers n’en constituaient pas la majorité de la population). En 1917, jugeant qu’elle était devenue trop influente dans l’armée, le gouvernement serbe en exil fit arrêter, juger et, parfois, exécuter ses dirigeants.

6 Depuis son émancipation de la tutelle de l’empire ottoman, la Serbie oscillait entre une alliance avec l’Autriche-Hongrie, puissance régionale du nord des Balkans, ou avec la Russie, protectrice autoproclamée des Slaves. C’est d’ailleurs l’assassinat du roi Alexandre Ier  Obrénovitch – jugé trop proche de l’Autriche – et de son épouse la reine Draga par la Main Noire le 11 juin 1903 qui avait porté sur le trône Pierre Ier Karageorgevitch.

La personnalité de Guillaume II

Revenons à la personnalité de Guillaume II qui semble bien plus complexe que ce qui est avancé. L’historien Henri Bogdan [5] affirme qu’avant !14, il ne prend pas de décisions "guerrières " et est plutôt en faveur de la paix durant les deux guerres balkaniques. Certains pourraient, il est vrai, y voir un calcul machiavélique pour mieux préparer l’explosion de l’année 14. Selon le géopoliticien Charles Zorgbibe [6], le Kaiser est loin d’être un monarque absolu. Durant la grande guerre, s’il reste commandant en chef de l’armée, il ne gouverne pas seul. De plus, ses généraux prennent fréquemment des décisions sans lui et le surnomment d’ailleurs "l’empereur absent". Ne doit-on donc imputer aucune responsabilité à la classe politique et militaire allemande pendant ces 4 années de conflit?

[5] H. BOGDAN, Le Kaiser Guillaume II, dernier empereur d’Allemagne, Tallandier, 2014.

[6] Ch. ZORGBIBE, Guillaume II, le dernier empereur allemand, Ed. de Fallois, 2013.

179 - Ah les braves gens !

Quant aux relations entre Guillaume II vieillissant et Hitler, force est de constater qu’elles sont à nouveaux plus ambiguës que ce qui est dépeint dans votre article. Plusieurs historiens et chercheurs affirment que le Kaiser déchu s’est très vite distancié d’Hitler et du nazisme disant même sa honte d’être allemand après la nuit de Cristal de 1938 [7]. Il félicitera malgré tout le führer lors de l’entrée de la Wehrmacht à Paris en 1940. Hitler, celui sans lequel il n’y aurait pas eu de guerre en 1940, affirmait l'article du 10 novembre… Peut-être voulait-il parler de cette guerre qui débuta en 39 et que l’on peut elle aussi imputer à de multiples facteurs, mais cela, c’est une autre histoire !

[7] J. FRANCK, Qui était donc le Kaiser ?, 23 septembre 2013 sur www.lalibre.be, page consultée le 13 novembre 2018.

Une responsabilité partagée

En conclusion, la responsabilité de la guerre 14-18, de ses millions de morts, est partagée, cela ne fait aucun doute. Loin de nous l’idée de disculper le Kaiser allemand, mais cet article fait preuve d’un manque total de nuance. Comment expliquer une opinion aussi radicale et erronée alors que 25 000 articles sont parus sur le sujet depuis 1918 [8], et que, durant cette décennie de commémoration, plusieurs essais majeurs sont encore sortis concernant cette question? Depuis Fritz Fisher en 1961, personne ne semble défendre la thèse d’une responsabilité unique du conflit… Pour nous, primo-électeurs belges et européens de 2019, cette question est cruciale et dépasse largement les débats de spécialistes. Tenir 2 hommes pour seuls initiateurs de 2 guerres mondiales causant plus de 70 millions de morts, nous dédouane totalement de notre responsabilité d’électeur et de citoyen, est-ce là le message que vous voulez faire passer aux jeunes générations ?

[8] L. MUSSAT, Nouveaux regards sur l’origine du conflit, 2014, sur www.le journal.cnrs.fr, page consultée le 13 novembre 2018.

En dépit d’une conclusion très politiquement correcte, on ne peut que saluer cette volonté d’innocenter le Kaiser dans un pays qui a très largement souffert des excès des autorités et des troupes allemandes pendant les cinq ans d’occupation du pays au cours de la première guerre mondiale et dont vous trouverez dans la vidéo qui suit l’un des tristes exemples :

Accessoirement, dans notre pays où un certain bicentenaire a fait l’objet de nombre de polémiques marquées par l’esprit de parti le plus étriqué, on aurait aimé pouvoir trouver des élèves français capables de prendre la plume pour défendre, à l’exemple de leur homologues belges (ces braves gens), dans un article aussi bien documenté et rédigé, monsieur de Buonaparte…

179 - Ah les braves gens !
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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 07:15
178 - Requiem

Nous commémorons aujourd’hui le 80e anniversaire de la mort du Kaiser. A l’époque, les British Movietone News 1 (dans leur livraison du 9 juin) lui consacrèrent un court reportage, plein de hargne, principalement illustré d’images datant de la première guerre mondiale et du séjour batave du souverain en exil. Cette présentation dictée par la propagande de guerre permettait de suggérer une fin heureuse à la guerre en cour pour le Royaume-Uni, comme cela avait été le cas à l’issue de la précédente. Cela était d’autant plus nécessaire que le pays connaissait alors des moments difficiles :

1 Les British Movietone News furent de 1929 à 1979 un réalisateur britannique de films d’actualité.

- en avril, quatre raids aériens allemands sur l’Irlande du Nord avaient fait 800 victimes ;

- depuis le 10 avril, les troupes britanniques étaient assiégées dans Tobrouk par les forces de l’Axe commandées par le général Rommel ;

- du 18 avril au 30 mai les forces anglaises avaient dû intervenir en Irak afin d’empêcher ce pays de s’allier à l’Allemagne et donc de lui servir de base ;

- les protocoles de Paris (27-28 mai) avaient été signés par François Darlan 2 et Otto Abetz 3, mettant les aérodromes de la Syrie française à la disposition de la Luftwaffe ;

2 François Darlan (1881-1942) était alors vice-président du conseil des ministres de Vichy et successeur désigné du chef de l’Etat.

3 Otto Abetz (1903-1958), adhérent au NSDAP dès 1931 et initié à la loge Goethe de la GLF avant guerre, fut ambassadeur d’Allemagne en France d’août 1940 à juillet 1944.

- le 1er juin les derniers soldats britanniques avaient été chassés de Crète par les troupes nazies.

Ceux de mes lecteurs qui ne maîtriseraient pas la langue anglaise trouveront ci-dessous ma traduction de cette fielleuse nécrologie (les autres pourront aussi constater mes limites dans la restitution de cette même langue…) :

L’ex-Kaiser meurt en exil

L’ex-Kaiser Guillaume II, roi de Prusse et empereur d’Allemagne, fut une personnalité majeure en Europe pendant un quart de siècle. Il ne sera pas vraiment regretté maintenant qu’il est mort et enterré.

4 Ce vieux film sur le Kaiser tel qu’il était nous rappelle que le Hun fanfaron de ses débuts est le même aujourd’hui qu’hier. Lorsque sa gigantesque machine de guerre fut détruite, le seigneur de la guerre vaincu a fui en exil à Doorn en Hollande.

4 Cette seconde partie du commentaire commence à 0’40’’.

C’est là qu’à l’âge de 82 ans l’homme qui fut autrefois aussi haï qu’Hitler l’est actuellement est mort, quatre-vingt deux ans trop tard. Puisse l’actuel führer ne pas avoir la chance d’une retraite aussi paisible.

Ceci traduit, le lecteur me permettra de nuancer la haine recuite du commentaire de ce reportage en rappelant que le Kaiser était à moitié anglais par sa mère, qu’il avait été l’un des petits-fils préférés de la reine Victoria et qu’en 1940, devant l’invasion allemande des Pays-Bas, le gouvernement anglais avait envisagé de proposer à ce « Hun fanfaron » de trouver refuge en Grande-Bretagne…

178 - Requiem

Le présent billet est mis en ligne pour le dixième anniversaire de ce blog. Lorsque j’ai commencé à le publier je n’aurais jamais cru que j’aurais le courage de le poursuivre aussi longtemps. Puissent les lecteurs réguliers qui me donnent la force de continuer en être remerciés.

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9 mai 2021 7 09 /05 /mai /2021 10:13
177 - Année 1884

En 1884 le futur Guillaume II avait 25 ans.

Politique

27 mars : renouvellement de l’Entente des trois empereurs (Allemagne, Autriche-Hongrie et Russie).

177 - Année 1884

5-12 juillet : Gustav Nachtingal fait signer par les chefs locaux togolais des traités leur imposant le protectorat de l’Allemagne.

177 - Année 1884

Timbre allemand de 1934.

6 juillet : loi allemande sur les accidents du travail qui les mets à la charge des entreprises.

7 août : les Allemands obtiennent du sultan de Zanzibar la cession de la région du Kilimandjaro et le droit de construire un port à Dar es-Salaam.

177 - Année 1884

6 octobre : entrevue entre Herbert Bismarck et Jules Ferry à Paris pour envisager un rapprochement face à la Grande-Bretagne.

177 - Année 1884

Timbre français de 1951.

4 novembre : élection de Grover Cleveland comme président des Etats-Unis.

177 - Année 1884

15 novembre : ouverture de la conférence de Berlin chargée de « réglementer » la colonisation de l’Afrique.

Sciences et techniques

Invention du moteur électrique à induction par Nikola Tesla.

177 - Année 1884

Timbre yougoslave de 1976.

L’américain George Eastman invente la pellicule photographique.

177 - Année 1884

Timbre américain de 1954.

1er novembre : fin de la conférence de Washington qui officialise la division du globe terrestre en 24 fuseaux horaires et fixe le méridien de Greenwich comme méridien d’origine.

177 - Année 1884

Timbre ougandais de 2000.

Arts

Début à Barcelone des travaux de la Sagrada Familia.

177 - Année 1884

Enveloppe espagnole premier jour de 2002.

19 janvier : création de l’opéra-comique Manon de Jules Massenet.

177 - Année 1884

Timbre français de 1942.

4 décembre : publication des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain.

177 - Année 1884

Timbre américain de 1993.

10 décembre : premier Salon des indépendants à Paris.

Naissances

8 mai : Harry S. Truman, futur président des Etats-Unis.

177 - Année 1884

12 juillet : Amedeo Modigliani, peintre et sculpteur italien.

177 - Année 1884

Timbre français de 1987.

14 juillet : Adalbert Ferdinand Berenger de Prusse, troisième fils du futur Guillaume II.

177 - Année 1884

27 août : Vincent Auriol, futur président français.

177 - Année 1884

Timbre français de 1987.

Décès

6 janvier : Johann Gregor Mendel, moine et généticien autrichien.

177 - Année 1884

Enveloppe premier jour du Vatican de 1984.

10 juillet : Karl Richard Lepsius, égyptologue allemand.

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5 mai 2021 3 05 /05 /mai /2021 06:08
176- Sainte-Hélène et Leipzig

Image tirée de la page : http://www.cosmovisions.com/IleSainteHelene.htm.

Il y a 200 ans de cela Napoléon Bonaparte disparaissait à Sainte-Hélène 1, où il avait été relégué par les puissances alliées pour assurer la tranquillité de l’Europe, conformément à leur déclaration du 25 mars 1815 : « En rompant ainsi la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait rattachée. En reparaissant avec des projets de trouble et de bouleversements, il s’est privé lui-même de la protection des lois, et a manifesté à la face de l’Univers qu’il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui » 2.

1 Nul doute que s’il avait été déjà publié Hara-Kiri n’aurait pas manqué de titrer : « Bal tragique à Longwood, 1 mort »…

2 Cité par Pierre Branda Napoléon à Sainte-Hélène (Perrin ; Paris, 2021) p. 23.

 

Au-delà du rappel de cet événement, c’est le souvenir d’un des initiateurs – bien involontaire – de l’unité allemande sous le sceptre des Hohenzollern que nous rappelons aujourd’hui… En effet, la signature du traité de Presbourg le 26 décembre 1805, en créant la confédération du Rhin sous la tutelle de la France, poussa l’empereur François II à renoncer à son titre d’empereur romain, dissolvant de facto le Saint-Empire romain germanique. Puis l’humiliation imposée à la Prusse suite aux victoires d’Iéna et de Friedland encouragea le développement d’un sentiment national allemand correspondant aux idées de la révolution exportées manu militari par les armées françaises. Ce nouvel état d’esprit trouva son expression la plus vive lors de la campagne d’Allemagne de 1813 – significativement appelée « guerre de libération » par l’historiographie allemande – qui culmina avec la bataille de Leipzig (16-19 octobre 1813) au cours de laquelle les princes allemands combattant encore aux côtés de Napoléon changèrent subitement de camp.

176- Sainte-Hélène et Leipzig

Armoiries de l’empereur François II (tirées de sa notice wikipédia).

L’Allemagne wilhelmienne garda d’ailleurs un souvenir très vif de cette bataille. Ainsi, en 1894, alors que l’on approchait de la célébration du centenaire de cette victoire des coalisés, l’architecte Clemens Thieme 3 fonda le Deutsche Patriotenbund zur Errichtung eines Völkerschlachtdenkmals bei Leipzig afin de recueillir les fonds nécessaires à la construction d’un monument commémoratif. Après quelques péripéties la première pierre de celui-ci fut posée le 18 octobre 1898 et fut officiellement inauguré par le Kaiser accompagné de tous les princes allemands le 18 octobre 1913.

3 Clemens Thieme (1861-1945) sera décoré en 1913 par l’empereur Guillaume II de l’Ordre de l’Aigle rouge de 4e classe pour avoir mené à bien l’érection de ce gigantesque monument.

Situé après 1945 en RDA, ce mémorial échappa à la destruction de nombres de monuments célébrant le passé militaire allemand du fait que la bataille de Leipzig rappelait un épisode lointain de fraternité militaire entre soldats allemands et russes. Longtemps laissé sans entretien, il fait l’objet depuis 2003 d’une importante campagne de restauration.

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16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 11:56
175 - in memoriam

C’est avec un peu de retard que ce billet commémore le centième anniversaire de la disparition de l’impératrice Augusta-Victoria, première épouse du Kaiser, éprouvée par les épreuves de la guerre, de la défaite et de la révolution ainsi que par le suicide de son fils cadet, le prince Joaquim de Prusse.

Arte vient de lui rendre un hommage inattendu en diffusant un documentaire assez bien fait – même si les images présentées ne correspondent pas toujours aux commentaires qu’ils doivent illustrer (par exemple, les images colorisées censées représenter l’exode rural vers Berlin ont en fait été prises en Autriche à la fin de la première guerre mondiale, alors que le blocus allié provoquait la disette) :

175 - in memoriam
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7 avril 2021 3 07 /04 /avril /2021 21:13
174 - La pluie et le beau temps

Le château de Doorn (photographie tirée de https://www.huisdoorn.nl/files/thumbnails/luchtfoto-museum-huis-doorn.925x400x1.png).

Comme l’actualité nous le montre depuis un an déjà il est difficile de trouver une occupation quand on est confiné, même assez lâchement, et nous renvoit immanquablement à la fameuse constatation de Pascal :

Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

La même question se posa avec plus d’acuité encore pour le Kaiser dans sa retraite batave. En effet, pour un homme aussi remuant, rendre ses devoirs à Dieu, lire la presse, se promener dans une zone limitée, couper du bois ou cultiver ses rosiers (voir http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2017/04/115-douceur-de-la-retraite.html) ne pouvait entièrement l’occuper. Aussi, pour meubler ses loisirs forcés, l’auguste exilé se découvrit-il un intérêt étonnant pour la météorologie ainsi que le rapporte son petit fils le prince Louis-Ferdinand de Prusse, fils cadet du Kronprinz :

L’Empereur se levait régulièrement à sept heures pour une promenade d’une demi-heure dans son immense jardin-parc. Puis il donnait à manger aux canards sauvages, du haut du pont de la Maison de Doorn, qui était entourée d’eau comme beaucoup de vieux châteaux et manoirs en Hollande. Il soignait ces petites bêtes et allait les voir tous les matins vers midi et le soir un peu avant le dîner, quel que fût le temps. A l’un des bouts du pont étaient installés plusieurs instruments météorologiques. Avant de traverser le pont, l’Empereur ne manquait jamais de consulter ces appareils. La météorologie était l’un de ses passe-temps favoris, et plusieurs bureaux d’études du temps en Allemagne et à l’étranger lui envoyaient régulièrement leurs cartes et leurs rapports. 1

1 Le prince rebelle (André Martel ; Givors, 1954) pp. 189-190.

C’est l’un de ces relevés météorologiques, établi peu avant l’occupation des Pays-Bas par les nazis (et que j’ai découvert par hasard sur internet) que je vous propose aujourd’hui. La première partie écrite à l’encre a été rédigée par l’un des membres de la maison impériale, la seconde, rédigée au crayon, est de la propre main de du Kaiser.

174 - La pluie et le beau temps

Bulletin météorologique (photographie tirée du site de vente https://www.catawiki.eu/l/9808757-original-signature-kaiser-wilhelm-ii-guillaume-ii).

Château de Doorn, le 25 avril 40

Bulletin météorologique

Matin 7h00   + 14°   sud-ouest 2   baromètre 747

2 Sans doute la direction des vents dominants.

Couvert, calme, épaisse vapeur de sol, très sombre journée d’été. Midi + 21°

A 6h00 de l’après-midi, un front annonciateur très chargé s’étire à partir de l’ouest. Fort orage qui se déplace lentement. Toutes les 3 minutes, un grondement. A partie du nord-ouest, dans tout le ciel, au loin le plus souvent, des éclairs horizontaux courent. Figures grotesques. Parfois des éclairs doubles se croisent. Tonnerre très puissant et prolongé. Vent calme. Pluie de 6h00 à 7h30.   4 mm 3

3 Sans doute le relevé des précipitations de cet orage.

Après-midi 10h00 heures   +12°  Ouest-nord-ouest   Baromètre 745

A 9h45, orage lointain au nord-ouest, jusqu’à 3 heures du matin l’orage se maintient dans les environs de Doorn. Pluie : 15 mm. Température : + 10°.

Vent: calme absolu.

La nuit, fort orage, les éclairs, en ce qui concerne les décharges, ont une forme et une apparence semblables à celles de l’orage de l’après-midi 4 susmentionné. 5

Guillaume IR 6

4 En fait l’orage du matin…

5 Il s’agit là de l’unique paragraphe de ce bulletin rédigé par le Kaiser.

6 Abréviation de « Imperator et Rex » ; on voit donc que le souverain en exil n’avait pas totalement renoncé à ses titres.

 

Loin de ne constituer qu’une lubie passagère pour souverain désoeuvré, l’établissement de ces relevés débuta en 1923 et ne cessa qu’à la mort du Kaiser. Chaque mois la compilation de ces relevés quotidiens – tous paraphés par le Kaiser – était adressée à l’institut royal météorologique des Pays-Bas (KNMI) qui, en reconnaissance de leur sérieux, considéra dès le début le château de Doorn comme une véritable station météorologique. En plus des appareils de mesure installés dans un petit abri en bois situé près du pont donnant accès à la demeure, celle-ci disposait encore d’une quarantaine de thermomètres et un thermo-hygrographe ornait le bureau impérial 7.

7 Renseignements tirés de : https://www.weerwoord.be/m/1848587.

174 - La pluie et le beau temps

Un grand merci à Franck Sudon pour sa traduction et ses recherches complémentaires).

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 19:47
173 - Le Kaiser et le monorail

Les villes d’Elberfeld, Barmen, Cronenberg, Ronsdorf, Vohwinkel et le village de Beyenburg ne se regroupèrent pour devenir Wuppertal que le 1er août 1929. Toutefois, du fait de leur important développement urbain dans la seconde moitié du XIXe siècle, elles durent coopérer pour essayer d’améliorer leurs voies de communication. Mais un problème de taille se posait : toutes ces localités se pressaient en effet autour des rives de la rivière Wupper et la place manquait pour construire de classique lignes de chemin de fer ou de tramway.

173 - Le Kaiser et le monorail

Stèle commémorative (tirée de la notice wikipédia d’Eugen Landen).

Heureusement, Eugen Langen 1 proposa un ingénieux système de monorail qui, sur une bonne partie de son trajet, se dressait au dessus de la Wupper, et en obtint l’adjudication le 28 décembre 1894. Si les travaux s’achevèrent en 1903, sont inauguration officielle sur une partie de la ligne put cependant avoir lieu dès le 1er mars 1901.

1 Carl Eugen Langen (1833-1895) ingénieur et industriel prussien.

Toutefois, sans attendre cette inauguration, le Schwebebahn avait déjà transporté le 24 octobre 1900 le Kaiser et son épouse l’impératrice Augusta-Victoria entre les stations d’Eberfeld-Mitte et de Vohwinkel – soit une distance de 3 kilomètres.

173 - Le Kaiser et le monorail

Le wagon honoré de la présence des souverains, portant le numéro 5, a été conservé et roule encore régulièrement pour le plus grand plaisir des nostalgiques et des touristes. Il est si populaire que l’amateur désireux d’en profiter devait réserver sa place plus d’un mois à l’avance avant que l’actuelle pandémie ne vienne tout suspendre.

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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 16:56
172 - Visites en Angleterre dans les années 1870

Le prince Guillaume en 1878.

En ces temps de Brexit, je vous propose de suivre deux visites faites par le jeune prince Guillaume en Angleterre. Nous découvrirons sans étonnement son goût pour les domaines militaire et naval et, avec plus de surprise, la tolérance pour l’humour un peu égrillard de sa bonne grand-mère la reine Victoria…

172 - Visites en Angleterre dans les années 1870

Plaque de shako du 103rd Regiment of Foot (photographie tirée de la notice wikipedia en anglais du régiment).

Pendant notre visite de 1871, j’assistai en compagnie de mes parents à une solennité militaire dans l’île de Wight. Un régiment anglais, le 103e Royal Bombay Fusiliers 1, qui tenait garnison à Parkhurst 2, près de Newport, devait recevoir de nouveaux drapeaux. Il était formé en carré ouvert sur une pelouse autour d’un autel constitué par des tambours. Après que les nouveaux drapeaux eurent été bénis par le clergé, ils furent présentés à ma mère qui, à son tour, les remit à son frère le duc de Connaught, pendant que le carré présentait les armes. La solennité était profondément impressionnante et pleine de dignité.

1 Le 103rd Regiment of Foot avait été levé en 1662 et mis à la disposition de la Compagnie anglaise des Indes orientales de 1668 à 1862 ; il fusionnera en 1881 avec le 102nd Regiment of Foot (Royal Madras Fusiliers) pour former le Royal Dublin Fusiliers. En 1871 il était commandé par le lieutenant-général Joseph Hale.

2 Localité de l’île de Wight au nord-ouest de Newport, surtout connue pour sa prison…

172 - Visites en Angleterre dans les années 1870

Le HMY Alberta (illustrations tirée de la notice wikipedia en anglais de ce navire).

Plus tard, lorsque je fus devenu plus grand, j’éprouvai une joie spéciale à naviguer avec mon frère Henri sur le yacht à vapeur de la reine, l’Alberta 3, placé sous le commandement du brave capitaine Welsh, qui nous traitait paternellement, et qui transportait mes oncles et tantes de Cowes à Portsmouth et vice versa. Sous la direction de cet officier de quart, nous avions la permission de manœuvrer le télégraphe des machines. Au cours de ces promenades, j’ai naturellement vu de nombreux vaisseaux de guerre anglais et, comme je l’ai déjà dit dans un extrait de mon esquisse biographique, visité aussi le navire amiral de Nelson, le Victory. Comme je contemplais songeur la petite plaque de laiton vissée sur le pont et désignant l’endroit où le grand amiral fut tué, Welsh, qui nous conduisait, dit en plaisantant au sujet de ce dernier souvenir de Nelson : « Maintenant, Messieur, l’Amirauté britannique compte bien que chaque personne visitant le Victory va verser un seau de larmes en cet endroit » 4. Sur le trois-ponts Saint-Vincent 5, vaisseau-école des cadets de marine, avaient lieu justement des exercices de tir au moment de ma visite. J’eus la permission d’y prendre part, fus placé comme canonnier n° i à une pièce, et dus tirer à la ficelle de mise à feu. Je n’étais pas peu fier d’avoir pu contribuer avec ma pièce au tonnerre qui éclatait de tous côtés.

3 Yacht royal lancé le 3 octobre 1863 aux chantiers de Pembroke au pays de Galles. C’est lui qui, le 1er février 1901, ramènera la dépouille de la reine Victoria à Gosport. Il fut démantelé en 1913 et sa cabine de commandement fut installée dans le jardin du château d’Osborne où elle se trouve toujours.

4 Détournement de la célèbre consigne donnée par Nelson à sa flotte au début de la bataille de Trafalgar : « L’Angleterre attend de chacun qu’il fasse son devoir ».

5 Navire de ligne de 120 canons lancé le 11 mars 1815 ; de 1862 à 1905 il servit de navire école avant d’être rayé des listes de la marine en 1906.

L’amiral-superintendant du dockyard, amiral Foley 6, fut aussi très aimable pour moi ; il éprouva apparemment une grande joie à me conduire sur les chantiers et à me montrer les constructions navales. C’était un véritable et jovial loup de mer, au visage vermeil garni de favoris blancs, qui parlait d’autant plus haut qu’il était sourd. Cette infirmité fut un jour la cause d’un intermède amusant que je veux raconter, non seulement parce qu’à l’époque il fit rire toute la marine anglaise, mais parce qu’il caractérise aussi le penchant prononcé de ma grand’mère pour les situations comiques. Il s’agissait en l’espèce d’un événement tragique. La frégate anglaise à voiles Eurydice avait coulé en vue de Portsmouth, son port d’attache 7. Elle fut relevée à grand’peine et remorquée à Portsmouth et mise en cale sèche. La reine avait invité l’amiral Foley au lunch à Osborne, pour obtenir de lui un rapport. Après que fut épuisé ce triste thème, ma grand’mère voulut donner une autre direction à la conversation et s’informa auprès de l’amiral de la santé de sa sœur, qu’elle connaissait bien. L’amiral, dur d’oreille, la pensée toujours occupée par l’Eurydice, crut que la question de Sa Majesté était relative à d’autres travaux à exécuter sur ce bateau et répondit promptement avec une voix de stentor : « Bien, Madame, je vais la faire retourner, bien inspecter sa coque et la faire bien gratter ! » 8 Le succès de cette réponse fut foudroyant. Ma grand’mère posa son couteau et sa fourchette, mit son mouchoir devant son visage, tandis que tout son corps était secoué de rire et que des larmes coulaient sur ses joues. Mon oncle, le duc de Connaught et les jeunes membres de la famille se trouvant à table, oubliant toute étiquette, éclatèrent de rire, tandis que les domestiques majestueux, occupés à changer les assiettes, s’enfuirent derrière le paravent placé devant le dressoir. L’amiral montra le plus grand étonnement devant cette explosion d’allégresse sans pouvoir s’en expliquer la cause. 9

6 Le contre-amiral Fitzgerald Algernon Charles Foley (1823-1903) dirigea l’arsenal de Portsmouth du 30 avril 1877 au 1er mai 1882.

7 Le HMS Eurydice était une corvette de 26 canons lancée en août 1841 à Portsmouth. A son retour d’une croisière aux Bermudes elle fut prise dans une tempête au large de l’ïle de Wright le 7 février 1877 ; sur un équipage de 283 hommes on ne repêcha que 2 survivants. Son épave fut renflouée en 1878 et ramenée à Portsmouth où elle fut finalement démantelée, son état ne permettant pas d’envisager sa reconstruction.

8 En anglais, le même mot peut être utilisé pour désigner le fond de la coque d’un navire ou le postérieur d’une personne…

9 Guillaume II Souvenirs de ma vie (Payot ; Paris, 1926) pp. 92-95.

172 - Visites en Angleterre dans les années 1870

Bien plus tard, le Kaiser en uniforme d’amiral anglais.

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