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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 12:34
53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Le château de Doorn (timbre personnalisé néerlandais contemporain).

Nous sommes à l’automne 1938 et le Kaiser est en exil aux Pays-Bas depuis vingt ans. Depuis cinq ans Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne et a multiplié les entorses au traité de Versailles. Le 13 mars il a même été jusqu’à annexer l’Autriche et depuis la mi-septembre il a provoqué la crise des Sudètes, entraînant la mobilisation générale en France. Le 28 septembre, le premier ministre britannique Chamberlain (qui prend l’avion pour la première fois) et le président du conseil français Daladier arrivent à Munich pour des négociations de la « dernière chance ».

53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Les tristes protagonistes de Munich (vignette pédagogique de 1963).

C’est dans son numéro 393 de ce mois de septembre tragique que l’hebdomadaire Voilà décida de publier une interview de l’empereur allemand. Ce journal, fondé en 1931 par Gaston Gallimard et dirigé jusqu’en 1939 par les frères Kessel, publiait à la fois des articles de grandes signatures comme Albert Londres, Georges Simenon ou Henry de Monfreid, à côté d’autres abondamment illustrés de photographies de dames assez sommairement vêtues. L’article était annoncé comme : « Une entrevue sensationnelle : Guillaume II déclare à l’envoyé spécial de VOILA ce qu’il pense d’Hitler et des événements actuels »  1.

1 L’hebdomadaire ayant imprimé en gras la présentation, ainsi que les propos du Kaiser, je ferai donc de même.

53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Page de couverture du numéro 393 de Voilà.

53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Page 4 de la revue, avec l’interview du Kaiser.

Le grand journaliste W. Burckhardt qui vient d’être accueilli par le kaiser, à Doorn, malgré les instances de l’entourage impérial a décidé, en raison de la situation internationale, de nous confier la teneur de ce sensationnel entretien entrepris pour VOILA.

C’est la sixième fois que je monte les douze marches qui mènent à la terrasse couverte de Hauss Doorn, la demeure de l’empereur. Son basset favori qui est couché sur le perron aboie et vient me reconnaître.

Je suis accueilli par l’aide de camp personnel de l’Empereur, Herr von Ilsemann 2 qui me conduit à l’antichambre des appartements privés, où j’ai le loisir d’admirer la bibliothèque avec ses volumes d’histoire et d’archéologie reliés aux armes, et la profusion de tableaux lourdement encadrés qui évoquent, pour la plupart, des ancêtres et différentes unités de l’armée du grand Frédéric.

2 Sigurd Wilhelm Adolf Arnold Frank Cristoph von Ilsemann (1884-1952) était depuis 1918 aide de camp du Kaiser, qu’il avait suivi dans son exil.

Il y a plus de vingt mois que je n’ai pas vu l’empereur, depuis sa longue maladie de l’hiver 1936-1937 que son entourage et son médecin Kruger ont qualifiée de grippe espagnole.

Il voit d’ailleurs de moins en moins de monde. Ses sorties se font moins fréquentes ; que ce soit pour se rendre chez le comte Bentink 3 à Amerongen, chez le baron Van der Heydt 4, ou chez sa vieille amie Frau von Pannwitz où il allait auparavant chaque mois, arrivant le matin, repartant après le thé. A Doorn même, réceptions et audiences s’espacent. De loin en loin, il y a les réunions familiales comme celle de Noël dernier, à laquelle le kronprinz lui-même prit part avec son épouse la princesse Cécilie, et malgré les dissentiments de cette dernière avec la princesse Hermine 5… ; les visites de quelques fidèles d’Allemagne et de rares messagers politiques ; le passage d’un ami comme Poultney Bigelow 6, le vieux journaliste américain, qui ne manque pas de séjourner à Doorn chaque fois qu’il vient en Europe. Mais je crois bien, qu’en cette année 1938, je suis le seul journaliste – avec Bigelow – qui ait la faveur d’être longuement accueilli par Sa Majesté.

3 Le comte Godard van Aldenburg Bentink (1857-1940) avait accueilli le Kaiser dans son château d’Amerongen lors de son arrivée au Pays-Bas.

4 Edouard von der Heydt (1882-1964) banquier et collectionneur d’art moderne.

5 Hermine Reuss zu Greiz (1887-1947) avait épousé en première noce le prince Jean-Georges de Schönaich-Carolath en 1907. Son mari étant décédé en 1920 et l’impératrice Augusta-Victoria en 1921, le Kaiser et elle se marièrent le 3 novembre 1922 à Doorn, malgré l’opposition de la famille impériale.

6 Poultney Bigelow (1855-1954), journaliste américain, avait été compagnon de jeu du Kaiser et de son frère le prince Henri à Potsdam à la fin des années 1860. Dans l’entre-deux-guerres il avait pris l’habitude d’effectuer une visite annuelle à Doorn.

Tandis que j’attends dans l’antichambre, le Hoffmarshall von Grancy vient s’entretenir avec moi. C’est un homme grand et mince, un peu chauve, qui régente la maison impériale, et pour qui l’empereur a peu de secrets. La dernière fois que je m’étais entretenu avec lui, c’était en juin 1934. Une grande agitation – presque joyeuse – régnait à Doorn : on y envisageait alors un retour prochain de l’empereur en Allemagne. Les contacts avec certains généraux et des officiers mécontents de la Reichswehr se multipliaient, peut-être aussi avec certains émissaires du clan Papen-Schleicher 7. Sans doute était-ce la dernière fois qu’un grand espoir devait animer Doorn… Un espoir qu’allait effacer l’aventure sanglante du 30 juin et les meurtres de Hitler 8.

7 Franz von Papen (1879-1969) fut chancelier du 1er juin au 17 novembre 1932. Le général Kurt von Schleicher (1882-1934) fut chancelier du 3 décembre 1932 au 28 janvier 1933 ; il est assassiné avec son épouse lors de la Nuit des Longs Couteaux.

8 Il s’agit évidemment de la Nuit des Longs Couteaux.

Aujourd’hui, von Grancy me semble vieilli. Il  ne me parle que de la santé de l’empereur, de sa convalescence si lente, de l’inflammation de son oreille gauche, des maux de tête qui interrompent ses travaux d’archéologie.

– Pourtant nous ne devons pas trop nous plaindre. Il est étonant pour son âge. Si vous l’aviez vu, lors de la visite de Bigelow, prêter encore la main pour abattre un arbre…

*

Quand j’entre dans le bureau de l’empereur, Guillaume II est assis à sa table devant un pupitre qui porte les épreuves d’un ouvrage qu’il corrige. Une jeune femme vêtue de gris se lève et se retire discrètement : c’est la princesse Henriette von Schonaich-Carolath 9, fille de la princesse Hermine qui est elle-même assise dans un fauteuil en train de tricoter.

9 Henriette de Schönaich-Carolath (1918-1972), elle épousera le prince Charles-François de Prusse, petit-fils du Kaiser.

53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Le Kaiser a son bureau ; il porte à son revers l’ordre de la maison de Hohenzollern.

L’Empereur et son épouse, la princesse Hermine, me reçoivent avec leur bienveillance coutumière. Guillaume II porte un costume bleu à rayures et des guêtres blanches. Il se tient très droit et garde sa petite main d’infirme derrière son dos. La blancheur neigeuse de ses cheveux ondulés, de sa barbiche bien taillée et de sa moustache atteste que, malgré l’âge, il n’abdique pas sa coquetterie.

Après quelques propos sur sa santé, sur ses travaux, j’ose aborder de plus graves sujets politiques : les événements dramatiques de ces derniers jours. Mais c’est l’empereur qui conduit la conversation et m’interroge. Il ne se livrera que quand je lui dirai : « Tout repose sur Hitler… »

Il approuve.

– Oui, tout repose sur lui… Tout est clair… Alors qu’en 1914, tout reposait sur une douzaine d’hommes, et que la confusion était telle qu’on ne peut déterminer, même aujourd’hui, la part de chacun.

Soudain, sentant une occasion que je ne retrouverai jamais, j’insiste : – Et vous, Sire, que pensez-vous de lui ?

– Nichts.

Ce « rien » est dit sur un ton bourru, et l’empereur me tourne le dos pour reprendre sa marche de long en large. Mais je me garde d’interrompre son silence, et il poursuit comme pour lui-même :

– C’est un homme seul, sans famille, sans enfant, sans dieu. Pourquoi serait-il humain ? Sans doute est-il pur : mais cette pureté excessive le tient loin des hommes et des choses… Il se prépare des légions, mais il ne fait pas une nation. Créer une nation se fait avec des familles, une religion, des traditions : elle se fait avec le cœur des mères, l’expérience des pères, la joie et l’enthousiasme des enfants… Là-bas un Etat vorace, dédaigneux des dignités et des hiérarchies humaines, se substitue à tout… Et l’homme qui a lui seul incarne cet Etat n’a ni dieu à honorer, ni dynastie à sauvegarder, ni passé à consulter…

– Et son entourage ?

– J’ai cru pendant quelques mois au national-socialisme : je pensais qu’il était une fièvre nécessaire 10, et je voyais y participer certains hommes qui sont parmi les plus remarquables et les plus sages de l’Allemagne. Mais ceux-là, un à un, il les écarte ou les exécute : Papen, Schleicher, Neurath 11… Et même Blomberg 12. IL NE RESTE MAINTENANT QUE DES AVENTURIERS EN CHEMISE 13.

10 C’est exactement pour la même raison que Hindenburg finit par accepter Hitler comme chancelier...

11 Konstantin von Neurath (1873-1956), nazi convaincu, il a été écarté de son poste de ministre des affaires étrangères en février 1938 au profit de Ribbentrop.

12 Le général Kurt von Blomberg (1878-1946) avait été ministre de la guerre du 30 janvier 1933 au 27 janvier 1938. Son opposition aux projets belliqueux de Hitler le contraignit à démissionner suite à des attaques contre son épouse qui, dans sa jeunesse, avait pratiqué la même profession que Marie-Madeleine…

13 On se rappellera que le Kaiser, parmi les complices de Hitler, ne reçut jamais que Goering (auquel il avait personnellement remis la médaille Pour le mérite le 2 juin 1918 pour ces exploits militaires). Son mépris n’est donc pas feint.

L’empereur se tait un long moment puis reprend son monologue :

– Cet homme pourrait apporter chaque année des victoires à notre peuple, sans lui apporter ni la grandeur ni l’apaisement. Et de notre Allemagne qui était une nation de poètes, de musiciens, d’artistes et de soldats, il a fait une nation d’inquiets et de solitaires noyés dans une foule et menée par mille déments ou illuminés…

Le décor s’enfonce dans une pénombre d’où surnagent encore, comme autant de notes claires, la tête blanche de Guillaume II, les bras blancs d’Hermine qui tricotent avec une patience inlassable, et son collier de perles.

L’empereur se tait brusquement comme s’il se rendait compte qu’il en avait trop dit, et change de sujet

– Hermo… vous nous laissez envahir par la nuit et par les pensées sombres… Si vous donniez la lumière.

C’est fini, je n’en saurai pas plus.

53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Le Kaiser à Doorn en compagnie des princesses Hermine et Henriette.

Avec le recul du temps, le jugement porté par le Kaiser sur Hitler et le nazisme peut sembler bien timide. Trois éléments au moins expliquent cette situation :

– tout d’abord, avant la nuit de cristal (qui aura lieu un mois après cet entretien), le régime nazi avait certes déjà discriminé, spolié ou malmené ses minorités nationales mais ne s’était pas encore lancé dans de grandes opérations « d’élimination » de celles-ci ;

– ensuite, personne ne pouvait alors imaginer la monstruosité du système d’extermination nazi, et en 1940 encore Charlie Chaplin donne une image très « clean » d’un camp de concentration dans Le Dictateur ;

– enfin, il faut bien reconnaître que du fait que les avoirs de la famille impériale se trouvaient principalement en Allemagne, le Kaiser se devait de rester prudent afin de ne pas pousser le pouvoir national-socialiste à lui couper les cordons de la bourse…

Quoi qu’il en soit, le Kaiser a tout de même le mérite de critiquer les nazis (et à confirmer ses idées par ses actes en ne recevant aucun responsable politique allemands après 1933) alors que dans sa famille même se trouvaient des sympathisants fanatiques du nouveau régime.

53 - Un entretien avec Guillaume II en septembre 1938

Le prince Auguste-Guillaume (1887-1949), 4e fils du Kaiser et Obergruppenführer dans la SA.

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