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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 07:05
109 - In memoriam

Il y a cent ans mourrait Sa Majesté Impériale et Apostolique François-Joseph Ier, par la Grâce de Dieu empereur d’Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, de Dalmatie, de Croatie, de Slavonie, de Galicie, de Lodomérie et d’Illyrie ; roi de Jérusalem ; archiduc d’Autriche ; grand-duc de Toscane et de Cracovie ; duc de Lorraine, de Salzbourg, de Würzburg, de Franconie, de Styrie et de Carinthie, de Carniole et de Bucovine ; grand prince de Transylvanie ; margrave de Moravie ; duc de Haute et de Basse Silésie, de Modène, de Parme, de Plaisance et de Guastalla, d’Auschwitz et de Zator, de Teschen, du Frioul, de Raguse et de Zara ; comte princier de Habsbourg et du Tyrol, de Kybourg, de Gorizia et de Gradisca ; prince de Trente et de Brixen, de Berchtesgaden et Mergentheim ; margrave de Haute et de Basse Lusace, margrave en Istrie ; comte de Hohenems, de Feldkirch, de Bregenz, de Sonneberg ; seigneur de Trieste, de Kotor et de la Marche de Windisch ; grand voïvode de la voïvodie de Serbie.

En ce jour anniversaire, nous ne pouvions mieux faire que de rapporter la belle évocation de ce très grand seigneur ciselée par Joseph Roth dans le quinzième chapitre de La marche de Radetzky.

L’Empereur était un vieil homme. C’était le plus vieil empereur du monde. Autour de lui, la mort traçait des cercles, des cercles, elle fauchait, fauchait. Déjà le champ était entièrement vide et, seul, l’Empereur s’y dressait encore, telle une tige oubliée, attendant. Depuis de nombreuses années, le regard vague de ses prunelles claires et dures se perdait en un vague lointain. Son crâne était chauve comme un désert bombé. Ses favoris étaient blancs comme deux ailes de neige. Les rides de son visage étaient une inextricable broussaille où les années nichaient par dizaines. Son corps était maigre, son dos légèrement fléchi. Dans sa maison, il trottinait à pas menus. Mais aussitôt qu’il foulait le sol de la rue, il essayait de rendre ses cuisses dures, ses genoux élastiques, ses pieds légers, son dos droit. Il emplissait ses yeux d’une artificielle bonté, véritable qualité des yeux d’un empereur. Alors ses yeux semblaient regarder tous ceux qui le regardaient et saluer tous ceux qui le saluaient. Mais en réalité, les visages ne faisaient que passer devant eux, planant, volant, sans les effleurer, et ils restaient braqués sur cette ligne délicate et fine qui marque la limite entre la vie et la mort, au bord de cet horizon que les vieillards ne cessent pas de voir, même quand il leur est caché par des maisons, des forêts, des montagnes. Les gens croyaient François-Joseph moins renseignés qu’eux, mais peut-être en savait-il plus long que beaucoup. Il voyait le soleil décliner sur son empire, mais il n’en disait rien. Quelquefois, il prenait un air candide et se réjouissait, quand on lui expliquait par le menu des choses qu’il savait très bien. Car, avec la ruse des enfants et des vieillards, il aimait à égarer les hommes et il s’amusait de la vanité qu’ils éprouvaient à se démontrer à eux-mêmes qu’ils étaient plus fins que lui. Il cachait son intelligence sous les dehors de la simplicité, car il savait qu’il ne convient pas à un monarque d’être aussi intelligent que ses conseillers. Mieux vaut avoir l’air simple que sagace. Quand il allait à la chasse, il savait parfaitement qu’on amenait le gibier à portée de son fusil et, bien qu’il eût pu en abattre davantage, il ne tirait que celui qu’on avait lâché devant le canon de son arme. Car il ne convient pas à un vieux monarque de montrer qu’il perce une ruse à jour et qu’il tire mieux qu’un garde-chasse. Quand on lui contait une fable, il se donnait l’air d’y croire, car il ne convient pas qu’un monarque prenne quelqu’un en flagrant délit de mensonge. Quand on souriait derrière son dos, il n’avait pas l’air de s’en apercevoir, car il ne convient pas qu’un monarque sache qu’on sourit de lui ; d’ailleurs, ce sourire reste vain tant qu’on n’en veut rien savoir. Quand il avait de la fièvre, que son entourage tremblait, et que son médecin ordinaire déclarait faussement devant lui qu’il n’en avait pas, l’Empereur disait : « Alors, tout est pour le mieux », bien qu’il n’ignorât pas sa fièvre, car un monarque n’accuse point son médecin de tromperie.

En outre, il savait que l’heure de sa mort n’était pas encore venue. Il connaissait aussi de nombreuses nuits où la fièvre le tourmentait alors que ses médecins n’en savaient rien, car il lui arrivait d’être malade sans que personne ne s’en doutât. Mais, d’autres fois, lorsqu’il se portait bien et qu’on le disait malade, il faisait comme s’il était malade. Quand on le croyait bienveillant, il était indifférent et quand on le disait froid, il souffrait en son cœur. Il avait vécu assez longtemps pour savoir qu’il est vain de dire la vérité. Il permettait aux gens de se tromper et croyait encore moins à la pérennité de son monde que les farceurs qui répandaient des anecdotes sur son compte dans son vaste empire. Mais il ne convient pas à un monarque de se mesurer avec les mauvais plaisants et les malins. L’Empereur se taisait donc.

109 - In memoriam

Etiquette de boite de cigare à l’effigie de l’Empereur et Roi.

L’empereur Guillaume, des années après la fin de la guerre, a évoqué la personne du vieux souverain viennois, en oubliant évidemment les sujets de désaccords qui avaient pu les opposer.

Sur la base de mes relations avec le prince héritier, mes relations avec l’empereur François-Joseph étaient déjà très étroites ; elles le devinrent davantage après la mort du prince. Je dois dire que j’ai été traité par l’empereur presque comme son fils, et, depuis le premier jour où je le vis, je considérai l’allié de mon grand-père et de mon père avec la vénération et l’affection que la vénérable personnalité d’un tel vieillard doit imposer à la jeunesse. Le vieil empereur était pour moi un éclatant modèle de résignation et de piété qui lui aidaient à supporter les plus terribles coups du sort, et de sentiment effectif du devoir avec lequel il travaillait au bien de son peuple. La nature de mes relations avec l’empereur François-Joseph n’a jamais subi de changement. J’ai toujours respectueusement considéré le noble souverain comme un ami paternel et, en tous temps, régna entre nous une étroite confiance mutuelle qui subsista jusqu’à l’heure où sa tête fut courbée par la mort.

L’empereur François-Joseph, qui était aussi le parrain de mon fils aîné, gagna dès le commencement les bonnes grâces de ma femme, ce qui était justifié par le caractère chevaleresque de sa personne. Lorsque mon fils devint majeur, le haut parrain ne manqua pas de venir en personne lui apporter ses souhaits. Je dois mentionner comme un trait touchant que lorsque au déjeuner, ma femme tutoya l’empereur, ce qui n’avait pas encore eu lieu, le grand souverain me fit immédiatement part de cet « honneur », comme il l’appelait. On doit hautement apprécier le fait que cet homme, auquel avaient été ravis son fils unique et son épouse, avait décidé de faire cette visite où il voyait l’image de parents heureux, entourés d’une troupe florissante d’enfants, ce qui devait lui rappeler encore plus cruellement l’amertume de ses propres deuils1

1 Souvenirs de ma vie (1859-1888) (Payot ; Paris, 1926) pp 313-315

109 - In memoriam

Rencontre de l’empereur François-Joseph, en uniforme allemand et de l’empereur Guillaume en uniforme autrichien.

De son côté, en évoquant le souvenir de Sa Majesté Impériale et Apostolique l’ex-chancelier Bülow ne pouvait manquer de donner libre cour au fiel dans lequel baigne les 4 longs tomes de ses Mémoires, parus après 1918 : ainsi, il commence par dire du bien de François-Joseph pour mieux rabaisser l’empereur Guillaume, à qui il ne pardonne pas sa disgrâce, puis il s’étend avec beaucoup d’indiscrétion sur la vie sentimentale du vieux souverain…

Ce serait d’ailleurs une erreur de croire que Guillaume II ait été sympathique à François-Joseph. Le chef de la maison de Habsbourg estimait la fidélité de son allié, il avait confiance en sa loyauté, mais Guillaume II tapait sur les nerfs de François-Joseph, si différent de lui et tellement plus âgé. Les entrevues avec Guillaume II lui causaient un malaise ; il poussait un soupir de soulagement quand elles prenaient fin. Il trouvait qu’il avait de la personnalité, mais qu’il manquait un peu de dignité ; les plaisanteries et les calembours de son collègue d’Allemagne lui paraissaient vulgaires ; à toute sa manière d’être, il reprochait le manque de distinction réelle. Comme en dépit de ses qualités brillantes Guillaume II manquait de tact, il ne se rendait pas compte que la différence d’âge aurait dû entraîner une certaine réserve de sa part. Le vieil Empereur l’eût vivement apprécié, et il eût été fort aise que Guillaume II fit de moins fréquentes apparitions sur les bords du beau Danube bleu. François-Joseph n’était un homme comme les autres que dans ses relations avec Mme Catherine Schratt. J’ajoute d’ailleurs immédiatement qu’il ne s’agissait là que de relations purement amicales. Mme Schratt était une actrice de talent et une femme aimable, avenante, gaie, gracieuse, surtout simple comme toutes les Viennoises. Elle demeurait complètement à l’écart de la politique, ce qui n’empêchait pas les ministres zélés des petits Etats de lui faire une cour en règle et de transmettre consciencieusement ses bavardages inoffensifs à Dresde ou à Munich. Elle était en excellents termes avec l’impératrice Elisabeth, qui se réjouissait sincèrement du repos et de l’apaisement que son auguste époux trouvait auprès de « Kathi » après les ennuis de la politique et les épreuves terribles qui l’avaient frappé dans sa famille. Dans ses lettres François-Joseph appelait Mme Schratt « Très honorée Madame ». Elle avait dans son salon un grand portrait, présent de l’impératrice Elisabeth à l’amie de l’Empereur. François-Joseph aimait à jouer avec Mme Schratt au tarot, jeu de cartes populaire dans les pays danubiens ; un M. Schultz, excellent rédacteur dans un ministère, faisait le troisième au jeu. Une des filles de l’Empereur, elle aussi coiffée de Mme Schratt, fit remarquer à son père qu’il n’était pas tout à fait convenable qu’il fît sa partie avec un M. Schultz ; on lui donna donc le titre d’Excellence ; et cette affaire délicate se trouva admirablement réglée conformément à l’esprit de la cour de Vienne. Tel qu’il était, François-Joseph fut le dernier empereur de la dynastie des Habsbourg, et digne de terminer cette longue lignée2

2 Mémoires du chancelier prince de Bülow (Plon ; Paris, 1930) t. I, pp 139-140.

109 - In memoriam

Photographie de presse montrant l’empereur Guillaume assistant à un office catholique à la mémoire de l’empereur François-Joseph.

La vérité sortant plus sûrement de la bouche des enfants que de la plume d’un politicien aigri, clôturons ces évocations de Sa Majesté Impériale et Apostolique par les souvenirs de la fille du Kaiser, la princesse Victoria-Louise.

J’effectuai ma première visite à Vienne en 1908, quand l’Empereur François-Joseph célébrait le soixantième anniversaire de son règne, et tous les Princes allemands étaient rassemblés pour lui présenter leurs bons vœux. La cérémonie officielle se déroula dans le Salon Marie-Antoinette au Palais de Schönbrunn, où mon père le Kaiser allemand et Roi de Prusse présenta au vieil Empereur ses félicitations officielles. Autour de lui se trouvaient les autres Princes – le Prince Régent Luitpold de Bavière, le Roi Frédéric Auguste de Saxe, le Roi Guillaume de Wurtemberg, les Grands Ducs de Saxe, de Mecklenburg et d’Oldenburg, tout comme le Maire de la ville libre hanséatique de Hambourg. Certainement il s’agissait d’une scène imposante, que ce rassemblement de princes allemands.

« Votre Majesté, » dit mon père en lui rendant hommage, « rassemblés autour de vous, vous voyez trois générations de Princes allemands, pour lesquels vous avez incarné un exemple exceptionnel même bien avant qu’ils ne remplissent les devoirs de leurs hautes fonctions. »

Je dus quitter Vienne sans mes parents parce qu’ils avaient d’autres charges à remplir. D’ailleurs, je devais retourner à l’école. Je leur dis au revoir sur le quai, alors que mon propre train partait d’une autre gare, en faisant une référence d’adieu courtoise à l’Empereur François-Joseph, qui avait accompagné mes parents à la gare. Il me demanda où je voulais aller et je lui répondis que je disais simplement au revoir avant de partir pour Potsdam d’une autre gare. Le vieux gentilhomme me prit ensuite par le bras et m’escorta au milieu des membres du Corps Diplomatique assemblés, qui étaient venus pour dire au revoir au Kaiser, jusqu’à ma voiture. Je ne me rendais pas compte de ce qui m’arrivait, mais avant tout je savais que j’étais très fière parce que, bien que je ne fus pas encore devenue adulte, on m’avait permis de partir au bras du bienveillant vieil Empereur qui, à sa façon chevaleresque, n’avait pas voulu me laisser partir de la gare seule et sans escorte. 3

3 The Kaiser’s Daughter (Prentince-Hall Inc. ; Englewood Hills, 1977) pp 13-14.

109 - In memoriam

Enfin, nous ne pouvions manquer d’écouter en ce jour la voix de l’Empereur, telle qu’elle fut enregistrée en 1903.

Il est réjouissant de suivre les progrès auxquels a abouti l’enchaînement de la science et de la technique au cours des dernières décennies. Ainsi, et entre autre, le langage par geste du télégraphe fut complété par le langage audible du téléphone, et maintenant il est aussi permis de conserver durablement dans le phonographe des paroles prononcées et de les faire entendre après de nombreuses années à toutes les générations. Bien sûr les difficultés de construction de l’appareil sus-évoqué ne sont pas complètement vaincues, cependant en dépit de cela il est intéressant, même d’une façon imparfaite, d’entendre plus longtemps la voix de personnalités éminentes dont le timbre, l’intonation et même la façon de parler sont à conserver et garder d’une certaine façon comme document historique. Jusqu’ici statues et portraits ont rempli cet office pour l’autre sens. J’apprends, que l’Académie des sciences demande maintenant, que la totalité des langues et dialectes de notre patrie soient fixés phonographiquement ; il s’agit d’un travail qui, certainement dans le futur, aura sa récompense. Il m’a été très agréable de répondre au souhait de l’Académie des sciences en introduisant ma voix dans l’appareil et cette dernière, ce faisant, donne corps à la collecte.

109 - In memoriam

Vitrail de l’église de Kuttenberg, aujourd’hui Kutna Hora, en Bohême.

Cet été, Jindrich Holub, membre du parti de la Couronne de Bohême et maire de la petite ville de Pohled (environ 70 habitants) a fait ériger devant son hôtel de ville un monument à la mémoire de François Joseph portant sur sa base cette citation impériale – qui légitime à elle seule la restauration immédiate de la monarchie : « Ma mission est de protéger mes peuples des hommes politiques »…

109 - In memoriam

Jindrich Holub (de face) dévoilant le buste de l’Empereur.

En ce jour anniversaire, associons au souvenir de l’empereur François-Joseph celui de l’empereur Ferdinand Ier, son infortuné prédécesseur.

109 - In memoriam

Tous mes remerciements à Bruno Tardif qui m’a signalé l’initiative de l’excellent Jindrich Holub et à Franck Sudon qui, à son habitude, a traduit avec célérité les paroles de l'empereur François-Joseph.

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