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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 18:50
129 - Visite du prince Guillaume à Portsmouth (1/2)

En 1880, le prince Guillaume de Prusse se rendit en visite au Royaume-Uni. Au cours de celle-ci, le futur souverain eut l’occasion de visiter la base navale de Portsmouth, visite qu’il rapporta par écrit dans les jours qui suivirent à son grand-père Guillaume 1er. On ne manquera pas de remarquer l’intérêt du prince pour les sujets techniques, la clarté de ses explications – même sans les schémas qui accompagnait sa lettre – et son goût du progrès.

Présentation des forts du Solent auxquels appartenait le Spitford.

Le 12 novembre au matin, je me rendis avec le prince Edouard de Weimar 1, commandant en chef des troupes de Portsmouth, au « Spitford », à l’aide d’un petit vapeur. Le nom de « Spit » vient d’un long banc de sable qui s’étend de biais devant l’entrée du port et sur l’extrémité extérieure duquel est bâti le fort en question. C’est le plus petit des quatre forts qui sont loin dans la mer, et qui, sous la forme d’un quadrilatère irrégulier, ferment, vers l’est, l’espace qui s’étend entre l’île de Wight et Portsmouth. Leur position approximative est indiquée sur le plan ci-joint. Les forts peuvent se porter mutuellement secours de tous côtés, et sont en liaison par leurs ailes avec de très fortes batteries terriennes. Le chenal pour tous les vaisseaux qui se dirigent sur le port, passe, comme il est représenté sur le plan, – par conséquent, de la façon la plus efficace, sous leurs feux croisés, – environ à soixante pas devant le Spitfort.

1 Guillaume Auguste Edouard de Saxe-Weimar-Eusebach (1823-1902) a fait toute sa carrière dans l’armée britannique, participant notamment à la guerre de Crimée, et finissant avec le grade de field marshal. De 1878 à 1884 il fut commandant du Southern District qui regroupait tout le sud-ouest de l’Angleterre.

Comme les trois autres, le Spitfort est de forme ronde, construit en solides blocs de granit ; et, du côté de la mer – vers l’est – il est encore fortement cuirassé. Les canons sont placés circulairement dans un local situé à une certaine hauteur, casematé à l’épreuve des bombes, et qui est très clair, et très ventilé. Le Spitfort contient en tout seize pièces qui sont toutes des canons Armstrong 2 se chargeant par la bouche, montés sur affûts avec freins à glycérine et qui tirent par des meurtrières. Du côté de la terre tirent sept pièces de 9 tonnes, et du côté de la mer neuf pièces de 38 tonnes, ces dernières devant correspondre à peu près à nos canons de côte de 28 centimètres. J’ai fait exercer devant moi l’une de ces dernières.

2 Canons initialement développé à partir de 1855 par William George Armstrong se caractérisant par un tube forgé contenant l’âme rayé de la pièce avec des frettes de fer venant le renforcer.

Il faut dix hommes environ pour le service. D’abord on suspendit obliquement devant la partie inférieure de la meurtrière un châssis en fer, que doit figurer approximativement le dessin ci-joint, et qui doit supporter l’écouvillon pendant le chargement et le nettoyage. Ensuite, on alla chercher l’écouvillon de 35 à 40 pieds de longueur 3 suspendu à la voûte et on le donna à deux hommes placés dans la meurtrière devant la bouche. L’écouvillon fut suspendu alors pendant quelques instants de presque toute sa longueur à l’extérieur de la meurtrière pendant qu’il était introduit. Alors les deux hommes assis dans la meurtrière poussèrent l’écouvillon dans la pièce, assistés des hommes placés à gauche qui tiraient sur un câble, probablement métallique, fixé à l’extrémité du manche de l’écouvillon. Ensuite l’écouvillon fut retiré, resta quelques secondes suspendu au châssis à l’extérieur de la meurtrière et ramené à l’intérieur. Là-dessus, deux gros rouleaux de flanelle, qui avaient la forme exacte de la charge réelle de poudre, furent donnés aux hommes de la meurtrière qui les introduisirent. Ces rouleaux furent refoulés dans la chambre à poudre à l’aide d’une perche presque aussi longue que l’écouvillon, exactement par le même procédé (chargement). Le projectile fut introduit de la même manière, et conduit jusqu’à la charge. La seule difficulté provoquant un ralentissement fut celle de soulever le projectile jusqu’à la bouche. Il fut amené sur un petit chariot, analogue au dessin ci-joint ; dans les entailles du projectile fut accroché un palan dont le brin de traction fut attaché à un petit treuil placé à l’angle extérieur gauche de l’affût, et il fallut la force de tous les hommes placés à gauche de la pièce pour faire contrepoids, tandis que l’un d’eux cherchait à diriger le câble de moyenne grosseur au moyen du treuil ou de crochets, ce qui échoua plusieurs fois. Enfin, le projectile arriva à la hauteur de la bouche et, entre les parois de la meurtrière, fut soigneusement introduit dans la bouche de la pièce – avec la pointe en avant – et refoulé jusqu’à ce qu’on l’entendit toucher les rouleaux. Après que la perche fut éloignée et que les deux hommes eussent sauté hors de la meurtrière, le chargement fut terminé. Alors le commandant de pièce monta sur une petite estrade derrière la pièce et prit une direction à l’aide d’une roue dentée placée au-dessous de l’affût qui engrenait avec une crémaillère demi-circulaire scellée dans le sol, pendant que, de chaque côté de l’affût, deux homme agissaient sur des manivelles. Là-dessus le commandant de la pièce détermina exactement son but, et la pièce fut ainsi prête pour le tir. Le chargement avait duré trois minutes, la visée et la mise en position une minute. Après que la pièce eut été préparée pour le tir, furent glissés de chaque côté, devant la meurtrière, d’épais rideaux en chanvre tressé de 2 pouces d’épaisseur, de sorte que, seule, la bouche avancée de la pièce restait libre. Ces rideaux s’appellent des mantelets et doivent empêcher le retour de la fumée après le coup de feu. La pièce fut avancée tandis qu’elle était un peu soulevée par derrière à l’aide d’une pression hydraulique et ensuite on la laissa descendre en avant sur le bâti incliné disposé à cet effet. La pièce était ramenée en arrière par son propre recul, freinée déjà en remontant le bâti, mais principalement par la résistance offerte par la glycérine à un piston placé sous le canon.

3 De 10,66 à 12,19 mètres (si tant est que les chiffres après la virgule aient le moindre sens dans ce type d’approximation…)

Description en 3D des différentes pièces constituant un canon Armstrong ; le modèle représenté ici est à chargement par la culasse).

Un canon Armstrong du même type que ceux de Spitford installé à Alum Bay sur l’île de Wight ; à 0’57’’ on aperçoit entre les entretoises de l’affût le cylindre du frein de recul contenant le liquide à base de glycérine.

Canon Armstrong installé à East Tilbury dans l’Essex, montrant comment ces pièces étaient installées dans les fortifications ; on pourra remarquer les mantelets de chanvre.

Démonstration de tir à blanc d’un canon Armstrong de la Middle North Battery de Simon’s Town (province du Cap, Afrique du Sud).

Il faut dix hommes environ pour le service. D’abord on suspendit obliquement devant la partie inférieure de la meurtrière un châssis en fer, que doit figurer approximativement le dessin ci-joint, et qui doit supporter l’écouvillon pendant le chargement et le nettoyage. Ensuite, on alla chercher l’écouvillon de 35 à 40 pieds de longueur 3 suspendu à la voûte et on le donna à deux hommes placés dans la meurtrière devant la bouche. L’écouvillon fut suspendu alors pendant quelques instants de presque toute sa longueur à l’extérieur de la meurtrière pendant qu’il était introduit. Alors les deux hommes assis dans la meurtrière poussèrent l’écouvillon dans la pièce, assistés des hommes placés à gauche qui tiraient sur un câble, probablement métallique, fixé à l’extrémité du manche de l’écouvillon. Ensuite l’écouvillon fut retiré, resta quelques secondes suspendu au châssis à l’extérieur de la meurtrière et ramené à l’intérieur. Là-dessus, deux gros rouleaux de flanelle, qui avaient la forme exacte de la charge réelle de poudre, furent donnés aux hommes de la meurtrière qui les introduisirent. Ces rouleaux furent refoulés dans la chambre à poudre à l’aide d’une perche presque aussi longue que l’écouvillon, exactement par le même procédé (chargement). Le projectile fut introduit de la même manière, et conduit jusqu’à la charge. La seule difficulté provoquant un ralentissement fut celle de soulever le projectile jusqu’à la bouche. Il fut amené sur un petit chariot, analogue au dessin ci-joint ; dans les entailles du projectile fut accroché un palan dont le brin de traction fut attaché à un petit treuil placé à l’angle extérieur gauche de l’affût, et il fallut la force de tous les hommes placés à gauche de la pièce pour faire contrepoids, tandis que l’un d’eux cherchait à diriger le câble de moyenne grosseur au moyen du treuil ou de crochets, ce qui échoua plusieurs fois. Enfin, le projectile arriva à la hauteur de la bouche et, entre les parois de la meurtrière, fut soigneusement introduit dans la bouche de la pièce – avec la pointe en avant – et refoulé jusqu’à ce qu’on l’entendit toucher les rouleaux. Après que la perche fut éloignée et que les deux hommes eussent sauté hors de la meurtrière, le chargement fut terminé. Alors le commandant de pièce monta sur une petite estrade derrière la pièce et prit une direction à l’aide d’une roue dentée placée au-dessous de l’affût qui engrenait avec une crémaillère demi-circulaire scellée dans le sol, pendant que, de chaque côté de l’affût, deux homme agissaient sur des manivelles. Là-dessus le commandant de la pièce détermina exactement son but, et la pièce fut ainsi prête pour le tir. Le chargement avait duré trois minutes, la visée et la mise en position une minute. Après que la pièce eut été préparée pour le tir, furent glissés de chaque côté, devant la meurtrière, d’épais rideaux en chanvre tressé de 2 pouces d’épaisseur, de sorte que, seule, la bouche avancée de la pièce restait libre. Ces rideaux s’appellent des mantelets et doivent empêcher le retour de la fumée après le coup de feu. La pièce fut avancée tandis qu’elle était un peu soulevée par derrière à l’aide d’une pression hydraulique et ensuite on la laissa descendre en avant sur le bâti incliné disposé à cet effet. La pièce était ramenée en arrière par son propre recul, freinée déjà en remontant le bâti, mais principalement par la résistance offerte par la glycérine à un piston placé sous le canon.

3 De 10,66 à 12,19 mètres (si tant est que les chiffres après la virgule aient le moindre sens dans ce type d’approximation…)

Le déchargement présenta à peu près le même tableau que le chargement, sauf que les deux hommes de la meurtrière durent s’arc-bouter avec les pieds contre la gueule du canon et être presque littéralement couchés sur le dos pour pouvoir retirer le projectile extrêmement lourd. Je montai alors sur le toit. Au centre du toit voûté, incliné dans tous les sens en forme de glacis, courait circulairement un balcon en fer, protégé jusqu’à hauteur de la poitrine. Sur ce balcon doivent se tenir le commandant du fort ainsi que plusieurs officiers et, en regardant par-dessus la balustrade, ils dirigent le feu des pièces placées au-dessous d’eux. A cet effet sont disposés sur la muraille, aux divers principaux postes, des porte-voix en relation directe avec la pièce correspondante, c’est-à-dire avec son commandant. Sur le toit sont tracées en peinture à l’huile, en différentes couleurs, des lignes droites qui correspondent exactement avec la ligne de visée de la pièce située au-dessous ; ces lignes sont exactement disposées dans la direction des buts principaux qui ont déjà été prévus. Le dessin ci-joint les reproduit approximativement.

129 - Visite du prince Guillaume à Portsmouth (1/2)

Le Spitford modernisé peu avant la première guerre mondiale.

Lorsque l’on jette un coup d’œil d’ensemble sur la description ci-dessus, on doit certainement se dire, à ce que je crois, que malgré tous les avantages que doit avoir le chargement par la gueule (pour celui qui a été éduqué et exercé), il montre de si fortes défectuosités que l’on doit peut-être le considérer comme non pratique. Si, par exemple, au moment du chargement, au moment où l’écouvillon est suspendu à l’extérieur, un obus ou un de ses gros éclats atteint la meurtrière, non seulement les deux hommes qui y sont assis sont tués, mais encore, selon toute probabilité, l’écouvillon est également détruit, de sorte que l’usage de la pièce est rendu impossible pendant plusieurs minutes. Ou si, au moment où le projectile est soulevé par le palan jusqu’à la bouche, un éclat de bombe vient rompre l’un des câbles, le projectile tombera, les deux hommes seront mis hors de combat, et, dans le cas où le projectile serait un obus, il explosera sur le sol en répandant la mort et la destruction autour de lui.

Tous les officiers d’artillerie qui m’accompagnaient et auxquels je demandai de me dire, sur leur conscience, s’ils étaient ou non partisans du chargement par la culasse, me répondirent qu’ils en étaient partisans.

Les autres forts maritimes autour de nous étaient plus grands que le Spitfort ; ils sont entièrement cuirassés et possèdent, en deux étages, de trente à cinquante canons. 4

4 Guillaume II Souvenirs de ma vie (Payot ; Paris, 1926) pp. 420-424.

Achevé en 1878, le fort fut utilisé par l’armée jusqu’en 1962 et finalement cédé par le Ministère britannique de la défense (MoD) en 1982. Depuis 2012 il est transformé en hôtel de luxe avec spa.

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commentaires

P
A part quelques fautes (sur le toit son tracées: lire sont ) (ces lignes dont exactement...lire encore sont), ce texte est d'un érotisme puissant pour tout Allemand qui se respecte : ah ! le chargement avec son écouvillon .hmmm et je ne parle pas du déchargement dont la symbolique te(u)tonnique ne peut échapper à personne. Attention au hashtag "#dénonce_ton_Schweinefleisch"
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P
Bonjour et merci pour le signalement de ces fautes ; la correction est faite.

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