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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 16:38
130 - Visite du prince Guillaume à Portsmouth (2/2)

Compte tenu de son goût pour les choses de la mer, le prince Guillaume ne pouvait pas manquer, dans le grand port qu’était Portsmouth, de se rendre à bord de navires de la Royal Navy. Et c’est donc l’un des plus modernes qui y stationnait qu’il visita et dont il donna une description à son auguste grand-père.

 

De Spitfort, nous rentrâmes dans le port et atterrîmes au chantier où se trouvent en général les bateaux destinés au transport des troupes des Indes. En ce moment, il n’y avait là qu’un petit bateau-transport qui rentrait justement du Cap avec des invalides 1. Nous montâmes dans un wagon de chemin de fer, conduit par une locomotive de chantier, qui nous conduisit rapidement au grand bassin, dans lequel se trouvaient presque entièrement terminés l’Inflexible 2 et le Dreadnought 3. A bord de l’Inflexible, nous attendait le vieux monsieur M. Robinson 4 qui a construit une grande partie des cuirassés anglais maintenant à flot.

1 En 1879, la Grande-Bretagne était entrée en lutte en Afrique du sud contre les Zoulous. C’est au cours de cette guerre qu’une partie des troupes britanniques fut écrasée à la bataille d’Isandhlwana (combat où elle perdit plus d’officier que lors de la bataille de Waterloo) ; c’est aussi lors de cette campagne que fut tué le fils unique de Napoléon III qui servait sous l’uniforme anglais.

2 Cuirassé lancé en 1876 pour contrer les cuirassés italiens Duilio et Dandolo, dont l’armement surclassaient jusqu’alors celui de tous les navires de l’escadre britannique de Méditerranée ; ce fut le premier navire anglais entièrement éclairé à l’électricité et un ballast destiné à maintenir son assiette. Il participera en 1882 au bombardement d’Alexandrie, prélude à la mainmise de l’Angleterre sur l’Egypte, et sera démantelé en 1903.

3 Cuirassé lancé en 1875 et condamné en 1908. Le futur roi George V servit à son bord entre 1886 et 1888.

4 L’amiral Robert Spencer Robinson avait été de 1861 à 1871 responsable des constructions de la Royal Navy en qualité de troisième Lord de l’Amirauté.

130 - Visite du prince Guillaume à Portsmouth (2/2)

L’Inflexible en 1885 apès une refonte qui a supprimé sa mâture initiale (cliché tiré de la notice wikipedia du navire).

Le cuirassé Inflexible est actuellement le plus puissant bateau cuirassé de la flotte anglaise ; commencé le 24 février 1874, il fut lancé le 26 avril 1876. Ses principales dimensions sont les suivantes :

Longueur entre perpendiculaires 97 m. 54

Grande largeur 22 m. 87

Proportion de la longueur à la largeur 4 m. 26

Creux 7 m. 45

Tirant d’eau à l’avant 7 m. 14

Tirant d’eau à l’arrière 7 m. 75

Déplacement 11 406 tonnes

Surface de la section principale 156 mq 40

On peut nommer ce bateau le premier des « bateaux-citadelles », qui comprennent une coque complètement cachée dans l’eau jusqu’à une hauteur de i m. 96, portant un pont voûté, cuirassé, protégé contre les coups arrivant de biais. Au-dessous se trouvent la totalité des chaudières, appareils de manœuvre et machines, qui sont au nombre de quarante, dont deux électriques. Au-dessus et au milieu du pont de cette citadelle sont les deux tourelles, celle d’avant à bâbord (gauche) , celle d’arrière à tribord (droite) et qui ne sont pas dans l’axe de la quille comme sur les bateaux à tourelles ordinaires. Le dessin ci-joint en donne une vue de profil. La paroi cuirassée de la citadelle est construite comme suit :

i. Une plaque de cuirasse 305 millimètres

2. Une couche de bois de teck 275 -

3. Une plaque de cuirasse 305 -

4. Une couche de bois de teck 152 -

4. Deux tôles de fer, de chacune 25 -

A l’avant et à l’arrière de la citadelle sont deux gaillards, très hauts et très bien ventilés, dans lesquels sont logés les officiers de l’équipage. Ils sont supprimés sur les deux côtés pour gêner le moins possible le tir en avant des deux tours. De ces deux gaillards s’élèvent les grands mâts avec gréement complet, qui ne sont cependant pas directement nécessaires, et n’agissent que d’une façon gênante pour les mouvements du bateau et pour la rapidité du « branle-bas de combat », car ils doivent être complètement dégréés. A ma question à ce sujet, l’amiral Foley répondit que ces mâts étaient complètement inutiles pour un tel bateau, et qu’on les avait placés plutôt pour exercer les matelots qui devaient faire disparaître le gréement, mais que lui, ainsi que la plupart des officiers de marine, y était opposé.

Reconstitution en 3D du HMS Colossus, navire de la même conception que l’Inflexible.

Dans chaque tourelle, l’Inflexible contient deux canons de 81 tonnes (16 pouces), placés parallèlement l’un près de l’autre. Le diamètre intérieur des tourelles est de 8 m. 53, le diamètre extérieur de 10 m. 51. Le bord inférieur des sabords des canons est à 3 m. 66 au-dessus de la ligne de flottaison en charge, et 3 m. 36 au dessus de la ligne de flottaison de combat ; les axes des canons à 4 m. 41 au-dessus de la ligne de flottaison en charge. Les pièces sont également des canons Armstrong chargés par la bouche, posés sur une glissière qui repose elle-même sur un grand levier, ce dernier, ainsi que les boucliers de la pièce, est en relation avec des machines hydrauliques. Dès que le coup est tiré (sous un angle quelconque), la pièce roule en arrière sur la glissière qui est abaissée par le levier placé en-dessous, et prend aussitôt l’angle de dépression (11°) nécessaire au chargement, c’est-à-dire que la bouche s’incline de 11°  vers le bas, exactement en face d’une ouverture correspondante également munie de rainures, qui est pratiquée dans le pont. Le dessin ci-joint fera comprendre cela. Aussitôt l’un des écouvillons suspendus au plafond du pont principal inférieur est introduit hydrauliquement par le bas dans l’orifice de chargement du canon. Au moyen d’un levier à main, très simple, le chargeur commande l’écouvillon hydraulique et le fait mouvoir plusieurs fois dans le tube, de haut en bas. Comme l’écouvillon est creux, on peut l’utiliser aussi pour le lavage de la pièce. A l’avant de l’écouvillon est disposé de disque en métal portant une broche : sitôt que la tête de l’écouvillon – qui est en rotation – arrive à la bouche, la broche est repoussée sur le côté par le contact avec cette dernière et un jet d’eau d’une assez grande force chasse l’écouvillon en avant dans le tube et ne s’arrête que lorsque l’écouvillon est entièrement sorti et que la broche est retombée en place. Toutefois, cette invention très simple et très ingénieuse a aussi son désavantage. Dès que l’écouvillon est retiré, toute l’eau qui a été injectée dans le tube s’écoule et tombe sur ceux qui sont au-dessous, ou tout au moins autour d’eux, de sorte qu’en un combat de longue durée le séjour des chargeurs doit être quelque peu humide. Si l’on se rappelle que quatre canons doivent travailler continuellement, l’atmosphère du pont inférieur doit, à la longue, devenir très humide par suite de ces cascades continues. Ensuite se pose encore une autre question soulevée par l’amiral Foley. Par suite des fréquents lavages, le tube du canon ne va-t-il pas devenir tellement lisse que, sous l’inclinaison nécessaire, le colossal projectile ne pourra pas être arrêté à l’intérieur et que sitôt que l’écouvillon sera ressorti, il ressortira aussi ? C’est une question sérieuse que seul l’avenir peut résoudre.

Sitôt que le canon est chargé, le tube est de nouveau soulevé hydrauliquement, reprend sa position, est de nouveau poussé en avant par la pression hydraulique, tandis que le levier soulève du bas la glissière qui repose sur lui et que le canon roule en avant. Les quatre canons du bateau peuvent ainsi tirer dans toutes les directions de l’horizon, sauf en arrière, dans ce sens peuvent seulement tirer deux canons en même temps.

Reconstition 3D des tourelles du HMS Colossus.

De l’Inflexible, nous nous rendîmes à bord du Dreadnought qui est à peu près le même bateau, ou qui, pour mieux dire, tient le milieu entre la Devastation 5 et l’Inflexible. Il est plus petit comme dimensions et ne contient que deux canons de 38 tonnes dans chaque tour. A part cela, les dispositions sont les mêmes que sur l’Inflexible. Les tourelles peuvent être également actionnées par la vapeur et les canons qu’elles contiennent ont chacun leur glissière indépendante. Chacun de ces bateaux porte des torpilles que l’on peut lancer sur les côtés, sous l’eau et aussi au-dessus de l’eau. Le Dreadnought laissait en général une impression plus agréable et plus confortable que l’Inflexible ; surtout les logements des officiers et de l’amiral étaient très hauts, clairs, spacieux et agréables. Le Dreadnought est entièrement prêt à prendre la mer et va prochainement entreprendre un voyage. Nous sommes encore allés aux nouveaux grands bassins, qui sont creusés par des détenus et sont de dimensions colossales. On compte qu’ils seront achevés dans sept ou huit ans.

5 Cuirassé lancé en 1871 et condamné en 1908. Il fut choisi comme symbole illustrant les boites d’allumettes de la marque England’s Glory.

130 - Visite du prince Guillaume à Portsmouth (2/2)

Le HMS Dreadnought  ; à la différence de l’Inflexible, ses tourelles se situaient aux deux extrémités du pont.

Jetons encore un coup d’œil sur les pages qui précèdent, et surtout sur l’élément artillerie et nous allons trouver, à ce que je pense, que le système de chargement par la bouche exige un grand nombre de machines très compliquées – quoique très belles – qui demandent à leur tour beaucoup de place. Elles naturellement complètement supprimées avec le système de chargement par la culasse et la place qu’elles occupent peut être utilisée autrement. L’armée et la marine paraissent être complètement unies pour demander que soit introduit ce dernier système. Il est entendu que l’introduction du chargement par la culasse va exiger une transformation totale de tous les éléments existants tant en personnel qu’en matériel et que ce sera une tâche gigantesque dont la réalisation appartient à l’avenir et dont l’introduction va demander bien des années.

Signé : Guillaume, prince de Prusse

A Sa Majesté l’empereur et roi. 6

6 Guillaume II Souvenirs de ma vie (Payot ; Paris, 1926) pp. 424-428.

Cette description ne se contente pas de témoigner de l’intérêt du futur Kaiser pour la marine ; elle nous donne une image vivante d’un de ces étranges bâtiments qui ont précédés les cuirassés « classiques », avec leurs formes et leurs conceptions techniques rapidement surannées.

130 - Visite du prince Guillaume à Portsmouth (2/2)
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