Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 juillet 2018 2 17 /07 /juillet /2018 16:33
135 - Assassinat de la famille impériale russe

La famille impériale et sa suite dans la cave de la maison Ipatiev peu avant leur assassinat.

Il y a cent ans de cela, les bolcheviques assassinaient 1 le tsar Nicolas II, son épouse, ses enfants et les serviteurs qui les avaient accompagnés à Ekaterinburg, dans des conditions sordides avant de traiter les corps de la plus bestiale façon, dans le but de faire disparaître les traces de leur crime.

1 Même si par bêtise ou mauvaise foi, certains emploient le terme d’exécution pour désigner ce crime, tout comme pour les meurtres perpétrés par les terroristes islamiques, c’est bien d’assassinat qu’il s’agit.

 

Joseph Noulens, ambassadeur de France en Russie (alors en route pour Arkhangelsk d’où il devait être rapatrié en France) relate de quelle façon il apprit l’assassinat de la famille impériale.

Nous étions encore à Vologda, vers le 25 juillet, quand le bruit se répandit que le tsar avait été assassiné à Ekaterinenbourg, et sa famille transportée en lieu sûr pour empêcher qu’elle ne fût délivrée par les Tchèques. 2

2 Lors du déclenchement de la guerre, le gouvernement impérial constitua des unités de soldats tchèques et slovaques pour combattre les puissances centrales ; renforcées par des déserteurs austro-hongrois, elles finirent par créer le Corps tchécoslovaque de Russie qui, après la signature du traité de Brest-Litovsk dégageant la Russie bolchevique du conflit, suivirent la ligne du Transsibérien (sur laquelle se trouvait Ekaterinburg) pour rejoindre Vladivostok d’où il était censé gagner la France pour continuer la lutte.

135 - Assassinat de la famille impériale russe

Le dépôt ferroviaire d’Ekaterinburg.

J’avais averti le Quai d’Orsay et m’étais vainement efforcé de vérifier le bien-fondé de cette rumeur. C’est à Arkhangelsk seulement que je devais en avoir la confirmation. Un matin de septembre, on m’annonça la visite d’un officier tchèque qui voulait avoir un entretien personnel avec moi. Il s’appelait Voïkovitch. A la demande des consuls alliés à Ekaterinenbourg, le général commandant le groupe de la région l’avait envoyé pour remettre des messages chiffrés aux représentants de l’Entente que l’on croyait à Vologda. De cette ville, l’officier tchèque avait, à grand-peine, traversé les lignes bolcheviques, pour arriver, sous un déguisement et après plusieurs semaines d’aventures, jusqu’à Arkhangelsk.

Il me déclara que l’empereur Nicolas avait été tué dans la nuit du 16 au 17 juillet. Les Bolcheviks prétendaient avoir envoyé à Verkatoune les membres de la famille impériale ; mais dans les milieux tchèques, on avait des raisons de croire que l’impératrice et ses enfants avaient été massacrés et leurs corps brûlés aux environs d’Ekaterinenbourg. Ces renseignements me furent confirmés, le 12 septembre, par un autre officier tchèque, avec les précisions suivantes : au cours d’une reconnaissance poussée jusqu’à dix kilomètres d’Ekaterinenbourg, le capitaine Hirch avait trouvé un tas de cendres près d’un puit de mine abandonné. Dans ces cendres, on découvrit des bijoux, des diamants, des débris de corsets. Le comte Apraxine 3, qui avait partagé le sort de la famille impériale jusqu’au début de juillet, et que les Tchèques délivrèrent, reconnut les bijoux comme ayant appartenu à l’impératrice et aux grandes-duchesses. La boucle de ceinturon du tsarévitch était également mêlée à ces funèbres restes. 4

3 Piotr Nicolaiévitch Apraxine (1876-1962), ancien membre du corps des pages, officier du régiment des tirailleurs de la famille impériale, conseiller d’Etat et maître des cérémonies de la cour.

4 Mon ambassade en Russie soviétique (Editions Michel de Maule ; 2017) pp. 373-374

Aujourd’hui encore de navrants nostalgiques de l’URSS continuent à vouloir exonérer le sieur Oulianov et ses proches complices de toute responsabilité dans cette boucherie, tout comme d’aussi navrants nostalgiques tentèrent autrefois de faire croire que le caporal bohémien n’étaient pas au courant de ce qui se passait dans les camps de concentration. Déjà R. H. Bruce Lokhart, représentant britannique à Moscou en 1918, se laissa berner et rapporta comment la presse bolchevique en fit retomber la responsabilité sur le soviet local d’Ekaterinburg.

Dans la soirée du 17 juillet, Karakane me fit connaître officiellement la mise à mort du tsar et de sa famille à Ekaterinbourg. Je crois avoir été le premier à en donner la nouvelle à l’étranger. Le premier renseignement que j’eus sur ce crime concernait l’attitude officielle du gouvernement bolchevik. Ma propre impression est qu’alarmé par l’approche des troupes tchèques désormais en guerre ouverte avec les bolcheviks, le Soviet local prit l’initiative du meurtre et que le gouvernement central approuva dans la suite. Ce qui est certain c’est qu’il ne désavoua, ni ne blâma. Dans ses articles de fond la Presse bolcheviste fit au contraire tout ce qu’elle put pour justifier cette mesure et traîna le tsar dans la boue comme un tyran et un bourreau. Elle annonça la publication immédiate du journal de la victime. Mais tout ce qu’elle révéla fut que l’empereur avait été un époux et un père aimant et dévoué. Quand les bolcheviks eurent compris que l’effet de cette publication était de gagner des sympathies au tsar, les citations d’extraits de son journal furent interrompues. Karakane, il est vrai, affichait devant nous sa désapprobation et plaidait des circonstances atténuantes. Il prétendit que la menace d’une intervention alliée avait été la cause directe de la mort du tsar. Je dois dire que la population moscovite en reçut la nouvelle avec une stupéfiante indifférence. Son apathie pour tout ce qui ne concernait pas son propre destin était absolue et symptomatique des temps extraordinaires dans lesquels nous vivions. 5

5 R. H. Bruce Lokhart Mémoires d’un agent britannique en Russie (1912-1918) (Payot ; Paris, 1933) pp. 318-319.

135 - Assassinat de la famille impériale russe

La maison Ipatiev (image tirée du site https://www.curieuseshistoires.net/yakov-yurovsky-lhomme-tua-romanov/).

Le témoignage écrit (9 et 10 avril 1935) de Lev Davidovitch Bronstein, alias Trotsky, vient témoigner de la responsabilité d’Oulianov dans le massacre, ainsi que ses mobiles ayant peu à voir avec la justice :

Lors de mes brefs passages à Moscou – je crois que c’était quelques semaines avant l’exécution des Romanov –, je fis remarquer en passant au Politburo qu’étant donné la mauvaise situation dans l’Oural il conviendrait d’accélérer le procès du tsar. Je proposai un débat judiciaire public, qui devait étaler le tableau de tout le règne (politique paysanne, ouvrière, nationale, culturelle, les deux guerres, etc.) La radio devait transmettre dans tout le pays le déroulement du procès ; aux chefs-lieux de « volost » [canton], des comptes rendus du procès devaient être lus et commentés chaque jour. Lénine exprima l’opinion que ce serait très bien si s’était réalisable. Mais… le temps pouvait manquer… Il n’y eut pas de débat, car je n’insistai pas sur ma position, absorbé que j’étais par d’autres affaires. Et puis nous n’étions à cette séance, autant que je me souvienne, que trois ou quatre : Lénine, moi, Sverdlov… Kamenev, me semble-t-il, n’y était pas. Lénine, à cette époque, était d’humeur assez sombre, mais croyait fermement qu’on arriverait à mettre debout une armée…

Ma visite suivante à Moscou survint alors qu’Ekatérinbourg était déjà tombé. Causant avec Sverdlov, je lui demandai en passant : – Oui, et où est le tsar ? – Fini, me répondit-il : on l’a fusillé. – Et la famille, où est-elle ? – Fusillée avec lui. – Tous ? demandai-je, apparemment avec une nuance d’étonnement. – Tous, répondit Sverdlov, et alors ? – Il attendait ma réaction, je ne répondis rien. – Et qui a décidé ? demandai-je. – C’est nous, ici, qui avons décidé. Ilyitch considérait qu’on ne pouvait pas leur laisser un drapeau vivant, surtout dans les conditions actuelles… Je ne posai pas davantage de questions, et fis une croix sur l’affaire. De fait, la décision était non seulement expédiente, mais indispensable. La férocité de cette justice sommaire montrait à tous que nous mènerions la lutte impitoyablement, sans nous arrêter devant rien. L’exécution de la famille impériale était nécessaire non seulement pour effrayer, frapper de stupeur, priver d’espoir l’ennemi, mais aussi pour secouer les nôtres, leur montrer qu’il n’y avait pas de retraite possible, que ce qui les attendait, c’était la victoire totale ou la perte totale.

(…)

Aujourd’hui, tout en me promenant dans la montagne avec N. (une journée presque estivale) je repensais à ma conversation avec Lénine au sujet du jugement du tsar. Peut-être y avait-il chez Lénine, outre les considérations du temps (« Nous n’aurons pas le temps » de mener un grand procès jusqu’à la fin, des événements décisifs peuvent survenir plus tôt sur le front), d’autres considérations, concernant la famille impériale. Au terme d’une procédure judiciaire, l’exécution de la famille aurait été, évidemment impossible. La famille impériale fut victime de ce principe qui est l’axe de la monarchie : l’hérédité dynastique. 6

6 Léon Trotsky Journal d’exil (Gallimard ; Paris, 2008) pp. 113-115.

135 - Assassinat de la famille impériale russe

La cave de la maison Ipatiev où fut perpétré le massacre (image tirée du site https://www.curieuseshistoires.net/yakov-yurovsky-lhomme-tua-romanov/).

Enfin Stéphane Courtois met un terme au débat en écrivant :

Lénine profita de cette « montée aux extrêmes » chère à Clausewitz, pour organiser avec méticulosité et dans le plus grand secret le massacre de la famille impériale à Ekaterinbourg, dans la nuit du 16 au 17 juillet, et pour ordonner l’extermination de tous les Romanov. Mettant la direction devant le fait accompli, à Trotski, étonné, qui regrettait l’absence d’un procès public comme pour Louis XVI, il répondit que ce genre de cérémonie était dépassé. Il s’occupa ensuite d’orchestrer une désinformation efficace, au point qu’il fallut attendre la chute du régime soviétique en 1991 pour que les restes de la famille soient retrouvés, identifiés et inhumés en grande pompe. Le fait qu’il en ait décidé seul et confié l’exécution secrètes à quelques militants de toute confiance indique assez le caractère de vengeance personnelle et de cruauté qui présidait à ce massacre. Le sang de la famille impériale lavait celui de son frère Alexandre 7. Ce fut sans doute pour lui un moment d’intense satisfaction et de remémoration de la raison fondatrice de son engagement révolutionnaire. 8

7 Alexandre Ilitch Oulianov avait été pendu le 11 mai 1887 pour avoir participé à la préparation d’une tentative d’assassinat du tsar Alexandre III et s’en être vanté sans remord tout au long de son procès.

8 Lénine, l’inventeur du totalitarisme (Perrin ; Paris, 2017) p. 400.

135 - Assassinat de la famille impériale russe

Dès 1981, les membres de la famille impériale ont été canonisés par le Saint-Synode de l’Eglise orthodoxe russe hors-frontière. Cette canonisation fut confirmée le 20 août 2000 par le Concile de l’Eglise orthodoxe russe, présidée par le patriarche Alexis II, ancien familier du KGB.

Il fallut attendre 1990 pour que des fouilles permettent de retrouver les corps des victimes (avec toutefois des questions pour le tsarévitch Alexis et pour la grande-duchesse Maria). Ces dépouilles furent inhumées avec des honneurs d’Etat à la cathédrale Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg le 16 juillet 1998. Ces restes furent définitivement authentifiés par des tests ADN en 2008.

La maison Ipatiev dans laquelle eut lieu le massacre fut détruite par Boris Eltsine, alors premier secrétaire du parti communiste de Sverdlosk sur ordre de Michel Souslov du Politburo le 27 juillet 1977. Le terrain ayant été remis à l’église orthodoxe le 23 septembre 1990, celle-ci y fit construire l’église se Tous-les-Saints, consacrée le 17 juillet 2003.

Je me dois ici de remercier Patrick D. de m’avoir offert le Journal d’exil du sieur Bronstein, même s’il n’a pas réussi à me faire changer d’opinion sur ce criminel…

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de kaiser-wilhelm-ii
  • : Ce blog est destiné à présenter des documents liés à l'empereur Guillaume II (et non Guillaume 2 comme le veulent certains idéologues qui prennent les gens pour des sots) et à son époque. "Je travaille pour des gens qui sont plus intelligents que sérieux" Paul Féval
  • Contact

Important

Sauf mention explicite, les articles sont illustrés par des pièces de ma collection.

La reproduction, même partielle du contenu de ce blog n'est pas autorisée.

Pour toute demande, n'hésitez pas à me contacter par l'onglet "qui va bien" dans la rubrique ci-dessus.

 

Recherche