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22 août 2021 7 22 /08 /août /2021 17:11

L’Adriatique constitua un front secondaire tout au long de la Première Guerre mondiale. La flotte impériale et royale austro-hongroise y fut bloquée dès le début du conflit par les flottes françaises et britanniques, renforcées en 1915 par la marine italienne. De ce fait, les navires de la double monarchie se limitèrent à des raids rapides contre les ports tenus par les Alliés et par l’envoi de sous-marins pour forcer le barrage installé dans le canal d’Otrante. C’est le récit de l’un de ces raids mené par le capitaine de vaisseau Horthy (alors commandant du croiseur Novara 1) le 5 décembre 1915 que je vous propose aujourd’hui.

1 Croiseur lancé à Fiume en février 1913. Cédé à la France qui le rebaptisera Thionville en 1920 suite au traité de Saint-Germain, il servira comme navire école de torpillage jusqu’à son déclassement en 1932 ; il sera ferraillé en 1941.

181 - Raid en Adriatique

A une autre occasion, mon « Penkala » 2 annonça que des télégrammes ennemis parlaient à plusieurs reprises d’une flotte qui devait livrer des canons pour remplacer les batteries, les munitions et les provisions détruites, et qui étaient destinée aux armées monténégrine et serbe. Il ne pouvait cependant pas déchiffrer le point de départ et le point d’arrivée de cette mission. Je réfléchissais : Durazzo 3 était trop loin du Monténégro, et Antivari 4 trop près de la baie de Cattaro 5. Je supposai qu’ils devaient débarquer à San Giovanni di Medua 6, le port albanais occupé à ce moment-là par les Serbes 7.

2 « Dans notre marine de guerre, tous les cadets et lieutenants de frégate qui ne s’étaient pas révélés particulièrement aptes au métier des armes étaient versés dans la réserve, pour pouvoir se faire une vie qui leur convînt. Au début de la guerre, le directeur général d’une grande fabrique, qui avait été autrefois cacique à l’académie de marine, mais l’avait bientôt quittée, fut mobilisé. Que pouvait-on faire de lui ? Faisons de lui notre « Penkala », proposai-je ; ce nom était celui d’un officier du contre-espionnage allemand, qui avait un don particulier pour déchiffrer les codes ennemis. Après peu de temps, notre « Penkala » à nous travaillait de façon parfaite » Mémoires de l’amiral Horthy régent de Hongrie (Librairie Hachette ; Paris, 1954) p. 63.

3 Port sur la côte d’Albanie, connu sous le nom d’Epidamne par les Grecs et de Dyrrachium par les Romains, il s’appelle aujourd’hui Durrës et constitue le principal pôle commercial du pays.

4 Port du Monténégro aujourd’hui connu sous le nom de Bar.

5 Port du Monténégro situé au fond d’une profonde ria débouchant sur l’Adriatique aujourd’hui connu sous le nom de Kotor ; longtemps occupé par les Vénitiens il appartint à l’Autriche de 1815 à 1918. Sa région est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.

6 Port du nord-ouest de l’Albanie aujourd’hui connu sous le nom de Shëngjin.

7 Dans le cadre de la campagne de 1915 dans les Balkans les troupes serbes, attaquées à la fois par les Austro-hongrois et les Bulgares, qui se repliaient vers la mer avant d’être évacuées à Corfou par les flottes alliées avaient occupé les ports albanais.

Je demandai au commandant de la flottille quatre destroyers, pour pouvoir me défendre contre une attaque à l’improviste par des forces supérieures en nombre. Je quittai le port à onze heures du soir pour tenter ma chance. L’essentiel était d’arriver sans être vu à l’entrée du port, où se trouvaient, comme nous le savions, dix canons. Nous longeâmes de très près la côte verticale albanaise et nous approchâmes de San Giovanni. Nous découvrîmes là-bas une maison d’un étage, où devaient dormir, selon nos calculs, les canonniers. Une seule salve suffit pour balayer la maison, ce qui rendit les batteries inutilisables.

181 - Raid en Adriatique

Le port de San Giovanni di Medua (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Segelschiffe_im_Hafen_v.San_Giovanni_di_Medua._(BildID_15571210).jpg).

Le cœur battant, je continuai. Allions-nous trouver quelque chose ? Bientôt nous aperçûmes, à notre grande joie, le port rempli de navires qui, comme nous devions l’apprendre plus tard, étaient arrivés la veille au soir. Ça, c’était de la chance. Si nous étions venus un jour plus tôt, nous aurions trouvé un port vide, et le lendemain la majeure partie du matériel aurait été débarquée. Je permis aux équipages des bateaux ennemis de gagner terre. Puis nous ouvrîmes le feu. Un des navires explosa, l’autre brûla, le troisième coula sans bruit. Un voilier brûlait avec des flammes curieusement jaunâtres ; je supposais qu’il était chargé de sel. Nous fîmes même un butin excellent, en nous emparant des conserves d’un bateau incendié : celles-ci devaient profiter plus tard à notre armée en Albanie.

Le travail une fois terminé, les canons ennemis, sur les hauteurs de la ville, se firent entendre. Ils tiraient cependant si mal qu’il leur fallut un quart d’heure avant que leur tir s’approchât de nous. En changeant nos positions, nous n’encaissâmes au cours de cet engagement, qui avait duré une heure et demie, qu’un seul coup direct. C’était le navire hôpital, et nous fûmes ainsi privés de notre excellent chef de division, qui, par surcroît, était le capitaine de notre équipe de football et également un excellent violoniste.

Nous avions coulé vingt-trois navires et voiliers, et pouvions rebrousser chemin, contents de nous. C’est seulement après l’occupation de San Giovanni que nous apprîmes que le port était défendu par une triple rangée de mines nous avions réussi à la forcer. Notre action devait se révéler une excellente préparation pour l’attaque de Lovtchen, en 1916 8.

8 Le mont Lovtchen domine les bouches de Cattaro et protégeait à l’époque la route de la capitale du Monténégro. Après l’écrasement de la Serbie, l’armée austro-hongroise défit l’armée monténégrine et le gouvernement du royaume fut finalement contraint de capituler le 23 janvier 1916.

Pendant le trajet de retour, le destroyer Warasdiner 9 annonça un sous-marin ennemi qui s’était échoué. Il s’agissait du sous-marin français Fresnel 10 qui se trouvait sur un banc de sable à l’embouchure du Bojana 11. J’y envoyai les officiers, sur une barque à moteur, pour qu’ils conduisent l’équipage français à bord et qu’ils examinent si nous pouvions remorquer le sous-marin. Cela se révéla impossible, car une torpille avait explosé à l’intérieur du tube, et avait déchiqueté l’avant du sous-marin. Il fallut tirer quelques coups pour obliger l’équipage à capituler. Le commandant français, le lieutenant de vaisseau Jouan 12, était désespéré. Il guettait depuis quelques semaines, sans le moindre succès, et maintenant il était même échoué au seul endroit dangereux de cette côte rocheuse 13. Je le consolai aussi bien que je pus.

9 Destroyer initialement lancé en 1913 à Trieste sous le nom de Lung Tuan pour le compte de la Chine, il fut racheté par l’Autriche-Hongrie dès le début de la guerre ; il sera cédé à l’Italie en 1920 avant d’être démantelé l’année suivante.

10 Sous-marin de la classe Pluviôse (Q65) envoyé en Adriatique pour participer au blocus de la flotte austro-hongroise.

11 Fleuve albanais de 41 kilomètres de long, actuellement connu sous le nom de Buna.

12 René Stanislas Jouen (1883-1964) était commandant du Fresnel depuis le 16 janvier 1914 ; il sera cité à l’ordre de l’armée navale pour son comportement lors de la perte de son navire : « Son bâtiment s’étant échoué, a pris judicieusement toutes les mesures que comportait la situation, a su inspirer à ses hommes le sang-froid et le courage les plus parfaits et n’a rendu à l’ennemi qu’un bâtiment inutilisable » (informations tirées de : http://ecole.nav.traditions.free.fr/officiers_jouen_rene.htm). L’amiral Horthy, à moins que cela ne soit son traducteur, l’ont sans doute confondu avec René Marie Jouan (1894-1972), officier de marine et écrivain prolifique.

13 Cet échouage n’était pas dû à une erreur de navigation mais à l’attaque du bâtiment par le SMS Warasdiner et par des hydravions de la marine austro-hongroise.

181 - Raid en Adriatique

Le Fresnel (image tirée de la notice wikipédia en allemand qui lui est consacrée).

Arrivé à Bocche 14, on interna les prisonniers de guerre. Le lendemain, notre mort, ainsi qu’un Français qui avait succombé à ses blessures, à bord, furent solennellement ensevelis. Le cercueil du Français était recouvert du drapeau tricolore, et orné du même nombre de couronnes que celui de mon chef de division. Au lieutenant Jouan, j’avais donné mon adresse et l’invitai à m’écrire s’il avait besoin de quelque chose pendant son temps de détention. A sa demande, je lui envoyai plus tard des livres français.

14 Cattaro.

Après la première guerre mondiale, je reçus, à la demande de l’ambassade de France, deux journalistes parisiens. J’étais très économe en interview, car on vous attribuait souvent des paroles qu’on n’avait pas prononcées. Mais les deux Français s’en tinrent à ma demande, et ne me posèrent pas de questions compromettantes. Ils se bornèrent à quelques détails au sujet du Fresnel. Le Temps 15 avait en effet publié une interview exacte, mais le journaliste avait malheureusement confondu le Fresnel avec un autre sous-marin, le Monge 16. Le premier officier de ce dernier protesta, dans Le Temps, mais le lieutenant Jouan avait immédiatement répliqué en précisant qu’il s’agissait d’une confusion, et souligné avec quelques mots très amicaux l’accueil chevaleresque qui leur avait été réservé, à lui et à ses camarades. Il est à craindre qu’au cours de la seconde guerre mondiale, de pareils faits ne se soient pas reproduits. 17

15 Quotidien conservateur fondé en 1861 ; c’est un des grands journaux de l’époque principalement destinés aux élites de la société. Il avait son siège dans l’immeuble situé au 5-7 rue des Italiens (lequel accueille aujourd’hui le pôle financier du tribunal de grande instance de Paris).

16 Sous-marin de la classe Pluviôse (Q67) détaché à Brindisi lors de l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés. Eperonné le 28 décembre 1915 par le croiseur Helgoland, il parvient à rejoindre la surface où il se saborda pour ne pas tomber aux mains de la marine austro-hongroise ; son commandant, le lieutenant de vaisseau Roland Morillot, deux quartiers-maîtres et le chien mascotte du bâtiment disparurent dans le naufrage.

17 Mémoires de l’amiral Horthy régent de Hongrie pp. 63-66.

En guise d’épilogue à ce raid, le BBPD (bâtiment base de plongeurs démineurs) Pluton de la marine française a effectué en juillet de cette année une mission en Adriatique qui lui a permis de localiser deux épaves qui pourraient bien être celles du Monge et du Fresnel : http://www.opex360.com/2021/08/01/la-marine-nationale-a-repere-les-epaves-presumees-de-deux-de-ses-sous-marins-coules-en-1915/

En écrivant ce billet, j’ai une pensée respectueuse pour mon grand-père maternel, Jean-Marie Riou (Telgruc 1894 - Brest 1968), alors matelot sur le contre-torpilleur Bombarde.

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