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1 octobre 2021 5 01 /10 /octobre /2021 19:24
182 - Au Pirée

Photographie du Pirée dans les années 1890.

Le 3 septembre 1888, en dépit de l’opposition de leurs familles respectives, le diadoque Constantin de Grèce 1 et la princesse Sophie de Prusse 2 s’étaient officiellement fiancés, leur mariage devant être célébré à Athènes à l’automne de l’année suivante. A l’occasion de cette dernière cérémonie, le Kaiser se déplaça en Grèce et envoya quelques navires de guerre au Pirée pour faire honneur aux jeunes mariés. Sur l’un d’eux se trouvait Gustave Steinhauer qui venait de servir en Afrique orientale allemande.

1 Constantin (1868-1923), fils du roi Georges Ier, connaîtra un règne agité puisqu’il sera roi des Hellènes de mars 1913 à juin 1917 puis de décembre 1920 à septembre 1922 et mourra en exil.

2 Sophie Dorothée Ulrique Alice de Prusse (1870-1932) était fille de l’empereur Frédéric III d’Allemagne et donc sœur cadette de l’empereur Guillaume II.

182 - Au Pirée

Le prince Constantin et la princesse Sophie au moment de leurs fiançailles (photographie tirée de la notice wikipédia de la princesse).

Nous quittâmes Alexandrie et jetâmes l’ancre au Pirée le 24 octobre 1899. Le séjour à Athènes reste un de mes plus beaux souvenirs. Comme nous étions, pour ainsi dire, invités à la noce, nous reçûmes, de la population grecque, un accueil enthousiaste. Bien que presque toutes les nations du monde fussent représentées aux noces par des vaisseaux de guerre et qu’Athènes fourmillât de marins de tous les pays c’est à nous autres Allemands qu’allaient les témoignages de sympathie. Les femmes, aussi bien celles du demi-monde que celles du monde, montraient ouvertement qu’elles nous donnaient la préférence. On racontait que de nombreux officiers, sous-officiers et marins avaient ainsi perdu leurs montres et d’autres petits objets précieux, mais l’amitié n’en souffrît pas. Dans la fraternisation générale, qui s’étendait des époux princiers au plus petit marin, le sentiment du mien et du tien s’était perdu.

Nous étions depuis trois jours à Athènes lorsque l’Empereur vint à bord de notre navire pour en faire l’inspection et saluer l’équipage. C’est à cette occasion que je le vis et que je l’entendis pour la première fois. Nous étions six hommes à bord qui, affirmait le commandant, s'étaient distingués en Afrique orientale lors de la conquête de Bagamoyo et de Tanga 3. C’est pourquoi il nous avait proposé pour être décorés et nous désigna pour monter la garde d’honneur.

3 En 1885, avec l’accord de Bismarck, la Compagnie de l’Afrique orientale allemande avait pris pied dans l’actuelle Tanzanie et, en 1888, elle loua au sultan de Zanzibar, seigneur du lieu, une bande de terres le long de la côte, poussant les populations arabes qui l’occupaient à prendre les armes dans le cadre de la révolte d’Abushiri ; c’est à la répression de cette insurrection qui mena à la réduction du territoire en colonie que participa Gustave Steinhauer. Bagamoyo était la capitale du territoire et Tanga l’un de ses principaux ports.

182 - Au Pirée

L’Empereur salua chacun de nous, nous tendit la main et demanda par quelle action d’éclat nous avions mérité notre décoration. Je lui racontai brièvement ce qui s’était passé lors de la prise d’assaut de Tanga : les noirs s’étaient barricadés derrière leurs paillotes en feu et avait fait pleuvoir sur nous une grêle de balles alors que nous les attaquions en criant « Hourra ».

L’Empereur m’écouta attentivement, s’enthousiasma en entendant ma description, ferma le poing et dit en faisant le geste d’abattre un ennemi :

‒ J’espère bien que vous leur avez donné ensuite une bonne raclée ?

‒ Quant à ça, pour sûr !

Il se mit à rire et questionna :

‒ Est-ce que ces gaillards visaient bien ?

Je répondis véridiquement :

‒ Non, Sire, ils ne tiraient pas avec de vraies balles, mais ils chargeaient leurs vieux fusils avec toutes sortes de vieux morceaux de fer qui allaient toujours trop haut.

L’Empereur répondit :

‒ Dans ce cas c’était une chance pour vous, mais n’imitez pas leur exemple et ne tirez pas trop haut.

Après s’être entretenu avec chacun de nous il nous fit un petit discours :

‒ J’ai éprouvé une grande joie de pouvoir vous distinguer sur la proposition de votre commandant. N’oubliez jamais que vous portez, au ruban noir et blanc, la plus haute décoration prussienne que votre Empereur lui-même n’a pas le droit de porter. C’est une gloire que je vous envie. J’espère que vous continuerez à me faire honneur et à faire honneur à votre patrie !

182 - Au Pirée

Le Kaiser passant des matelots en revue.

Le discours terminé, il se rendit dans le carré des officiers où il fit un autre discours à ceux d’entre eux qui avaient été décorés.

Nous avions parmi nos officiers, un certain lieutenant B…, un homme long comme une perche, que nous détestions cordialement, car sa plus grande joie était de nous tourmenter. Il commandait, lors du bombardement d’une position arabe ennemi, le tir du navire et les hommes qui étaient sous ses ordres eurent bientôt remarqué qu’il était incapable de remplir son rôle. Il était nerveux et ne savait pas pointer le canon de sorte qu’aucun coup n’atteignit le but proposé. Il n’avait qu’à surveiller notre manœuvre et, lorsque tout était prêt, à crier « Feu ». J’étais placé à côté du canon et j’attendais son commandement pour tirer mais il fallait auparavant donner trois tours à la vis-culasse 4. Nous avions tiré six coups lorsque sur son commandement je tirai le septième. Avec un bruit effroyable la vis-culasse sauta hors de la culasse et atteignit le marin qui venait de charger le canon, en plein ventre, en même temps une flamme m’atteignait entre la hanche droite et le bras me brûlant grièvement. Le lieutenant n’avait pas vu que la vis était encore tournée. Le malheureux matelot qu’on avait d’abord cru mort, fut longtemps malade ; quant à moi, outre les brûlures, j’avais encore reçu de la poussière de poudre dans les yeux et il fallut me soigner pendant plusieurs mois.

4 Afin de la bloquer dans son logement au moment du tir.

182 - Au Pirée

Une culasse à vis ouverte.

On avait fait un rapport à l’Empereur sur cet événement ; lorsque l’officier lui fut présenté il le regarda de la tête aux pieds et lui dit :

‒ Je n’ai pas besoin d’officiers de salon. Si la raison et l’œil se montrent incapables d’agir dans le danger et si les troupes ne peuvent avoir confiance dans leurs officiers je n’ai pas besoin d’officiers. Ce n’est pas la grandeur qui fait l’homme mais la raison.

Me faut-il avouer que tout l’équipage se réjouit de ce signe de la défaveur impériale ? 5

5 Gustave Steinhauer Le détective du Kaiser (Editions Montaigne ; 1933) pp. 11-16.

182 - Au Pirée
182 - Au Pirée

Armoiries du royaume de Grèce.

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