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29 novembre 2021 1 29 /11 /novembre /2021 10:44

Dans l’avant-dernier billet, nous avons vu comment le baron Beyens, ambassadeur de Belgique en Allemagne, s’imaginait que le bon empereur Guillaume avait prémédité la déclaration de guerre de 1914. Pourtant, au printemps de cette année où il était censé tramer une guerre européenne il partait en villégiature en Grèce. Karl Dönitz, alors jeune officier sur le SMS Breslau 1, nous a donné un récit de ces vacances impériales, tout en nous décrivant quelques amusantes scènes de la vie maritime auxquelles assista le Kaiser.

1 Croiseur léger de la classe Magdeburg lancé le 16 mai 1911 ; il participait depuis 1913 au blocus de la côte du Monténégro au sein d’une escadre internationale dont la mission consistait à contraindre le roi Nicolas Ier à rendre le port de Scutari à l’Albanie.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

Avant 1914, le Kaiser passait assez régulièrement des vacances de printemps dans son château de l’« Achilleion » 2, sur l’île grecque de Corfou, en Méditerranée. En 1913, du fait de la guerre des Balkans, à laquelle la Grèce avait participé, ce séjour n’eut pas lieu. Au printemps de 1914, par contre, le Kaiser projetait de prendre quelques jours de repos à Corfou.

2 Palais construit pour l’impératrice Elisabeth d’Autriche entre 1889 et 1891 et acheté par Guillaume II en 1907.

Son yacht, le Hohenzollern, entra en Méditerranée assez tôt afin de cueillir l’Empereur et l’Impératrice à Venise, où les souverains s’étaient rendus par la voie de terre, plus courte.

Le Breslau avait été désigné comme croiseur d’escorte pour la durée du séjour de notre monarque en Méditerranée et avait également reçu l’ordre de se porter à Venise. Là notre bateau mouilla bord à bord avec le Hohenzollern à l’entrée du Canale Grande devant la place Saint-Marc. Le Kaiser fut accueilli à la gare de Venise par le roi d’Italie dans la grande gondole officielle de l’ancien Etat de Venise. On pouvait voir de loin le rythme merveilleux dans lequel les quarante gondoliers, debout dans les costumes moyenâgeux écarlates, montaient ensemble deux marches pour porter leurs avirons en avant et les redescendaient ensuite en tirant sur les pales engagées dans l’eau. A la proue de la gondole battait le pavillon du Kaiser ; à l’arrière, dans le carrosse de l’embarcation, avaient pris place le roi d’Italie et son hôte impérial. Quand la gondole passa devant le Breslau, l’équipage rendit les honneurs. Nous, les officiers, étions sur le pont et saluions. Le Kaiser rendit le salut. Mais le cérémonial solennel fut interrompu brutalement : Fatzke 3, notre chien du bord, un fox-terrier, avait réussi à se libérer du local où nous l’avions prudemment enfermé avant l’arrivée de l’Empereur. Juste au moment où le Kaiser nous passait en revue, Fatzke fit son apparition et se faufila entre nos jambes, à la consternation générale. Mais le Kaiser cria vers le Breslau : « Bonjour, Fatzke ! » Car Guillaume II, lors de son voyage en Norvège, au cours de l’été 1912, avait fait cadeau de l’un de ses jeunes foxes au prince Henri et d’un autre aux officiers du Breslau. Nous eûmes ainsi l’occasion de constater, au printemps de 1914, qu’il n’avait oublié ni son cadeau ni le nom de notre chien.

3 « Poseur » en allemand ; son comportement en cette occasion va pleinement justifier son nom...

Le lendemain soir, il y eut une réception à bord du Hohenzollern en l’honneur du roi d’Italie. Nous autres jeunes enseignes n’étions, bien sûr ! pas du nombre des invités. Mais nous inspectâmes l’arrivée de ceux-ci depuis le pont du Breslau. Le spectacle paraissait intéresser tout autant les Vénitiens, venus en foule énorme sur la place Saint-Marc, aux bords du Canale Grande.

Le lendemain nous escortâmes le Hohenzollern à Corfou, où le Kaiser fut reçu par son beau-frère, le roi Constantin de Grèce 4. Le Breslau fut envoyé au Pirée, le port d’Athènes, à la rencontre de la reine Sylvie 5 de Grèce, sœur du Kaiser, pour la ramener à Corfou.

4 Constantin Ier (1868-1923) avait succédé à son père le roi Georges Ier assassiné par un anarchiste en mars 1913.

5 Sophie - et non Sylvie - de Prusse (1870-1932) avait épousé le Diadoque Constantin en 1889. En janvier 1914 elle avait assisté à Berlin aux cérémonies en l’honneur de l’anniversaire de son auguste frère (voir http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2020/01/149-anniversaire.html).

Une pareille nouvelle avait de quoi intriguer de jeunes enseignes : une femme à bord d’un navire de guerre en mer ? Mais, après tout, ce n’était pas notre affaire ; elle occuperait certainement l’appartement du commandant, qui se contenterait pour une fois de sa cambuse sur le pont, et notre seule mission, à nous autres, serait de protéger le sommeil de la Reine et d’imposer un calme absolu aux alentours de sa cabine.

Mais les jours suivant donnèrent un total démenti à nos pronostics. La Reine apparut au Pirée en compagnie de sa fille, la princesse Hélène 6, alors une toute jeune fille et qui deviendra plus tard reine de Roumanie, et d’une dame de la Cour, également avec sa fille, amie de la jeune princesse. Voir monter à bord d’aussi gracieuses personnes n’était pas pour nous déplaire. Remplis de zèle, nous guettâmes les réactions de notre commandant, à qui incombait le soin de loger et d’assurer le confort de ces quatre dames. Comme c’était à prévoir, il s’acquitta de sa mission rapidement et bien à sa manière. Il y avait tout au bout du bateau, près d l’étambot, un local triangulaire qui, à chaque mouvement du navire, s’enfonçait et se soulevait au maximum ; par ailleurs, il se trouvait juste au-dessus des deux hélices, dont le bruit de moulin dans l’eau et le grondement en l’air, en cas de tangage constituaient la musique de fond permanente pour ce minuscule local de poupe ; ce coin ne servait que de magasin d’habillement pour le bateau, où l’on empilait les uniformes et chaussures de réserve. Pour les raisons précitées, ce local était impropre à loger quelqu’un. C’est pourtant sur lui que Loewenfeld 7 jeta son dévolu pour résoudre un problème qui nous paraissait, à nous autres jeunes, toujours à l’affût d’un impair de la part d’autrui, pratiquement insoluble. Nous entendîmes le commandant en second donner l’ordre de suspendre deux hamacs dans ce réduit minable. Puis, nous le vîmes se tourner vers mon camarade Wodrig et vers moi, les deux enseignes les plus jeunes : « Installez immédiatement vos affaires dans ces deux hamacs ; votre cabine double servira à la princesse et à son amie. »

6 Hélène de Grèce (1896-1982) épousera en 1921 le prince Carol, futur roi Carol II de Roumanie. Pour son action en faveur des Juifs de Roumanie pendant la guerre elle a reçu le titre de « Juste parmi les nations » en 1993.

7 Wilhelm Friedrich Julius Hans Wilfried Höffer von Loewenfeld (1879-1946) fut premier officier puis commandant du SMS Breslau.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

Les femmes de la famille royale grecque peu avant la guerre (image tirée de la notice wikipedia de la princesse Hélène).

C’était tout. Il nous tourna le dos et il ne nous restait qu’à exécuter l’ordre. Le coup était d’ailleurs parfaitement régulier. C’était le revers de la médaille de cette visite féminine pour nous autres enseignes, mais nous l’acceptâmes de bon cœur. Car, en fin de compte, l’avers l’emporta de loin : le soir, nous fûmes conviés au salon du commandant, pour meubler l’entretien de la princesse et de son amie. Nous nous amusâmes énormément à divers jeux, tels les courses de chevaux, etc. Et quand ces dames descendirent à Corfou, nous en fûmes bien marris et ressentîmes même quelques scrupules à réintégrer notre cabine double occupée passagèrement par les deux jeunes filles.

En rade de Corfou, nous fûmes rejoints par notre croiseur de bataille Gœben 8, avec à son bord le contre-amiral Souchon 9, commandant la division de la Méditerranée. Nous effectuâmes ensemble nos exercices de tir, c’est-à-dire que nous halions les cibles quand le Gœben tirait et vice-versa. J’étais l’officier-cibles de notre croiseur, donc responsable du service de la ciblerie et devais aussi, après chaque salve, longer la cible avec un canot pour relever les points d’impact.

8 Croiseur de bataille lancé en 1911 affecté à la division de la Méditerranée ; lors de la déclaration de guerre, avec le SMS Breslau, il bombardera les ports de Bône et de Philippeville avant de se réfugier à Constantinople où il sera intégré au sein de la marine ottomane sous le nom de Yavuz Sultan Selim (il servira dans la marine turque jusqu’en 1950 et sera finalement ferraillé en 1973).

9 Wilhelm Anton Souchon (1864-1946) après avoir remis ses navires aux autorités ottomanes sera nommé commandant en chef de la marine turque.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

Un jour, le Kaiser embarqua sur le Gœben pour assister à un tir de gros calibres. Les salves des pièces de 280 mm du Gœben sifflaient, ronflaient et tonnaient dans les airs quand je passai avec ma chaloupe à environ mille mètres de la cible remorquée par notre bateau. Les impacts des obus soulevaient d’immenses trombes d’eau. Par moments, la cible se trouvait entièrement couverte par ces geysers. Puis montèrent à mi-mât à la fois sur le Gœben distant d’environ dix mille mètres et sur le Breslau tout près, les pavillons « z », signaux rouges signifiant que le tir était terminé et que je pouvais longer les cibles avec ma chaloupe pour relever les résultats.

Le Breslau stoppa ; le Gœben approcha à toute vitesse, ma petite pinasse à vapeur, portant mon commando de colleurs, engoncés dans leurs bottes de marins et leurs gilets de sauvetage, se hâtait vers la cible, sautant des montagnes de lames et disparaissant dans les creux. Subitement, le moteur de mon canot se mit à cogner dur, puis s’arrêta. La raison de cette panne me sauta aux yeux. Lors du tir d’artillerie, le câble de remorquage de la cible avait été atteint et coupé et, depuis il flottait derrière la cible à quelque cinquante centimètres de la surface. Ne le voyant pas, nous nous étions dirigés en plein dessus avec notre pinasse. Le câble s’était alors enroulé plusieurs fois autour de l’hélice en mouvement, s’y était coincé et avait ainsi provoqué l’arrêt de la machine. Voilà donc notre pinasse immobilisée en pleine mer et incapable d’effectuer la moindre manœuvre. Sale affaire ! pensai-je. D’un instant à l’autre, le Gœben avec le Kaiser à bord va surgir pour examiner les points d’impact sur la cible et entendre mon rapport sur les résultats du tir. Et me voici pour comble bloqué en mer et incapable de longer la cible. Il ne restait qu’une solution : il fallait dégager le câble de l’hélice. Comme en pareil cas le câble se coince généralement très fort entre l’hélice et l’arbre d’hélice, il n’était pas question de le dégager ailleurs qu’au-dessus de l’eau, c’est-à-dire qu’il faudrait hisser la pinasse avec le bossoir du Breslau. Sinon, il ne resterait qu’à envoyer un plongeur jusqu’à l’hélice se trouvant à cinquante centimètres ou un mètre sous la surface ; celui-ci, muni d’un appareil de plongée, pourrait alors y travailler assez longtemps et en déployant toutes ses forces.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

Mais, pour l’instant, aucune de ces deux solutions ne pouvait être envisagée. Prenant rapidement ma décision, je me déshabillai et plongeai sous la poupe de la pinasse pour atteindre l’hélice. J’y secouai le câble, mais dus remonter pour reprendre mon souffle. Un second, un troisième, voire un quatrième essai furent aussi infructueux l’un que l’autre. Le travail en plongée était trop épuisant pour un seul homme ; je dus appeler un officier marinier de l’équipage de ma chaloupe et alterner avec lui. Entre-temps, le Gœben s’était rapproché. Sur le pont du croiseur de bataille tous ces messieurs, en leurs uniformes blancs immaculés, examinaient à la jumelle ma pinasse, se demandant sans doute ce que pouvaient bien y fabriquer ces deux hommes nus. Tendu, à bout de souffle et furieux, je négligeai de passer au Gœben un message d’excuse et d’explication. Après tout, ils n’avaient qu’à se rendre compte eux-mêmes que j’avais un câble enroulé autour de mon hélice.

Après une demi-heure d’efforts, nous réussîmes effectivement à décoincer le câble. Epuisés et transis de froid, nous nous rhabillâmes, mon sous-officier et moi, longeâmes la cible et rendîmes compte au Gœben du résultat des tirs. A la suite de ces efforts de plongée et de travail sous-marin, mes mains tremblaient encore jusque tard dans la nuit. Mais à notre retour sur le Breslau, personne ne s’avisa de faire des allusions désobligeantes à notre incident avec le câble. Le fait d’avoir remédié à la panne par nos propres moyens était à lui seul une performance, qui clouait le bec au plus malveillant ; elle me valut, chose bien plus appréciable encore, un compliment de la part de Loewenfeld.

A la fin de la semaine, nous mouillâmes au large de Corfou, la plus belle et la plus verdoyante des îles grecques. Sa végétation luxuriante, qui la distingue des autres groupes d’îles grecques, arides et le plus souvent rocailleuses, Corfou la doit à sa situation septentrionale à l’entrée de l’Adriatique, grâce à quoi elle bénéficie encore des vents chargés de pluie qui soufflent dans cette partie de la mer. L’explorateur Ernst Häckel 10 décrit en termes enthousiastes, dans ses relations de voyage, ce charme unique de Corfou, dû à ces conditions climatiques.

10 Ernst Häckel (1834-1919) biologiste et philosophe à la fois libre penseur et pangermaniste qui fit connaître les théories de Darwin en Allemagne ; son nom fut donné en 1992 à un astéroïde.

J’y avais déjà séjourné comme cadet de la Marine avec le S.M.S. Hertha 11 et, en compagnie de mon ami Lamezan, avais parcouru ce beau pays insulaire, au cours de nos permissions du dimanche. S’il avait existé quelque part dans le monde, au cours de notre première croisière à l’étranger, un endroit capable de nous faire abandonner notre carrière de marin à peine entamée pour retourner au « plancher des vaches », c’est Corfou que nous aurions choisi, Corfou qui nous apparaissait déjà à l’époque comme un véritable paradis.

11 Croiseur protégé de la classe Victoria Louise lancé en 1897, devenu en 1908 navire école.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

C’est dans ce paradis que le Kaiser avait acquis le château « Achilleion », qui avait appartenu à l’impératrice Elisabeth d’Autriche, épouse de l’empereur François-Joseph, assassinée en 1898. Il s’élevait dans un site féerique, au fond d’un parc féerique.

Au printemps de 1914, le Kaiser passa ses vacances dans cette résidence, cependant que le roi de Grèce habitait le château « Mon Repos » 12, à proximité de la ville de Corfou.

12 Palais construit en 1831 par le gouverneur anglais des Iles Ioniennes et racheté par le roi des Hellènes en 1864 après l’annexion de celles-ci au royaume de Grèce pour servir de résidence d’été à la famille royale ; le prince Philippe de Grèce et de Danemark, futur duc d’Edimbourg, y naîtra en 1921.

Quand le Gœben et le Breslau faisaient relâche au port de Corfou, nous entrions en contact avec la résidence de vacances des monarques. Outre la princesse Hélène, le jeune prince Paul, futur roi de Grèce, décédé en 1964 13, avait rejoint ses parents à « Mon Repos ». Un samedi matin devaient avoir lieu des régates entre les deux meilleurs « huit » du Gœben et du Breslau. La chaloupe du Gœben était commandée par l’enseigne de vaisseau Kümpel, celle du Breslau par l’enseigne de vaisseau Dönitz. Comme invités d’honneur, la chaloupe du Gœben portait la princesse Hélène, la mienne le prince Paul.

13 Paul de Grèce et de Danemark (1901-1964) était le troisième fils du roi Constantin Ier. Il épousera en 1938 la princesse Frederika de Hanovre (1917-1981) petite-fille du Kaiser et sera le père de Constantin II, dernier roi des Hellènes ainsi que de la reine Sophie d’Espagne, épouse du roi émérite Juan Carlos.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

Le prince Paul jeune (image tirée de sa notice wikipedia).

Pour respecter la vérité historique, il convient de noter que la victoire revint à la chaloupe du Breslau. Mais le prince Paul et moi eûmes un geste de galanterie. Tout près du but, alors que la chaloupe du Gœben se trouvait encore à une longueur derrière nous, je dis au prince Paul : « Nous nous devons de laisser la victoire à votre sœur. » J’ordonnai à l’équipage : « Mâtez les avirons ! » si bien que la chaloupe du Gœben put dépasser la nôtre.

Le roi de Grèce voulut présenter au couple impérial allemand des danses populaires en costumes régionaux des différentes provinces grecques. La reine de Grèce avait pris la direction des préparatifs et prié les officiers du Breslau de l’aider à l’aménagement de la tente réservée à ses hôtes impériaux.

Pour nous, cette mission était simple. Le mérite en revint, en définitive et une fois de plus, à Loewenfeld. Dès notre arrivée en Asie mineure, en 1913, nous portâmes le plus grand intérêt aux tapis d’Orient, tant pour ceux que nous vîmes à terre que pour d’autres que des marchands ambulants nous offraient. Chacun de nous fit l’acquisition de l’une ou l’autre pièce pour l’exhiber ensuite fièrement à bord. Mais c’est alors qu’intervenait l’examen critique de Loewenfeld ; la plupart du temps, la sentence tombait nette et impitoyable, formulée en une phrase lapidaire : « Je n’en voudrais pas pour la plus minable des chambre d’amis. »

Il ne se trompait jamais. C’était un expert en tapis d’Orient, un art qui le passionnait depuis des années. Parmi ses livres à bord, il possédait d’ailleurs le magnifique volume édité par le Musée de Vienne sur l’Histoire de l’art des Tapis d’Orient. C’est Loewenfeld qui nous initia peu à peu, durant notre séjour en Méditerranée, à l’art difficile d’acheter un tapis, c’est-à-dire à distinguer entre d’authentiques pièces, toutes nouées mains, certes, celle qui, au lieu d’avoir été fabriquées dans un grand atelier standardisé, avait été nouée de façon artisanale à domicile dans les teintes et suivant des modèles traditionnels. C’est Loewenfeld qui nous apprit à reconnaître les différents styles de tapis de Turquie, de Perse, du Caucase, d’Asie centrale ou de Chine et à savoir quelle bordure, par exemple, convenait à tel motif central d’un tapis orthodoxe. Nous sûmes apprécier les magnifiques couleurs végétales des vieilles productions artisanales, de préférence aux coloris chimiques des produits modernes. C’est ainsi que, sous la direction de Loewenfeld, nous acquîmes petit à petit un aperçu sur la splendeur unique de l’art du tapis d’Orient. Les pièces que nous avions achetées au début furent liquidées ; quant aux tapis d’Asie centrale, tels que les boukhara, les afghans, les tekke turkmènes, avec leurs dessins durs, monotones et géométriques, ils ne nous intéressaient que médiocrement. Nous considérions comme dignes d’intérêt, en premier lieu, le pur tapis de Perse, avec ses motifs de fleurs que la femme nomade avait tissé dans la trame, en souvenir nostalgique d’une oasis en fleurs, cependant qu’elle séjournait dans la steppe aride. Mais les tapis d’Asie mineure également jouissaient de nos faveurs. Je possédais, par exemple, un vieux « ghiordes », d’une telle beauté de coloris en jaune et bleu, c’est-à-dire de safran et d’indigo, que je ne me lassais jamais d’en admirer les teintes.

Lors de nos fêtes officielles à bord, nos tapis servaient à décorer le pont et à créer une ambiance de confort et de luxe pour nos hôtes.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914

Tente élevée avec le pavois d’un navire lors d’une précédente visite de Guillaume II à Corfou.

C’est ainsi que nos tapis firent les frais pour parer la tente impériale à Corfou, lors de la présentation des danses folkloriques grecques.

Tous les officiers du Gœben et du Breslau étaient invités à ces représentations. Celles-ci furent extrêmement pittoresques et intéressantes. Je fus cependant encore davantage captivé, avec tout le respect qui s’imposait, par le couple impérial et ses hôtes royaux, qui se tenaient assis ou debout dans leur tente ouverte en forme de baldaquin, sur nos tapis d’Hérat, de Ferrachin et de Chorassah, et prenaient manifestement plaisir à la présentation.

A l’issue des vacances impériales à Corfou, en mai 1914, le Gœben et le Breslau escortèrent le Hohenzollern jusqu’à Trieste. 14

14 Amiral Dönitz Ma vie mouvementée (Julliard ; Paris, 1969) pp. 86-96.

187 - Séjour à Corfou au printemps 1914
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