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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 17:59
199 - Tourisme à Blenheim Palace

Lors de ses visites privées en Angleterre, il arrivait au Kaiser de faire du tourisme. Toutefois un souverain en promenade ne pouvait être traité comme un visiteur ordinaire et son hôte devait se mettre en frais pour lui réserver un séjour digne de son rang. En Grande-Bretagne la situation se compliquait encore si l’empereur était accompagné dans son escapade par son oncle, le futur Edouard VII, les deux hommes se détestant cordialement… Le duc de Marlborough 1 et son épouse 2 en firent l’expérience lorsque l’empereur voulut visiter leur prestigieuse résidence historique de Blenheim Palace 3. La duchesse en ayant laissé un très vivant récit, je lui laisse maintenant la parole.

1 Charles Richard John Spencer-Churchill, 9e de Marlborough (1871-1934), chevalier de la Jarretière, membre du Conseil privé et secrétaire d’Etat pour les colonies de 1903 à 1905 ; il était cousin germain de Winston Churchill.

2 Consuelo Vanderbilt (1877-1964) était l’arrière-petite-fille du richissime magnat américain des chemins de fer. Elle avait épousé le duc de Marlborough en 1895 mais les époux ne s’entendant pas le couple se sépara en 1906 avant de divorcer en 1921 (divorce reconnu par le Saint-Siège en 1926, le duc s’étant converti au catholicisme dans l’intervalle).

3 Monumentale résidence bâtie entre 1705 et 1731 pour John Churchill, 1er duc de Marlborough (1650-1722) – le « Marlborough s’en va-t-en guerre » de la comptine. Elle doit son nom à la grande victoire remportée en 1704 par le duc sur le maréchal de Tallard et le prince électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière lors de la guerre de Succession d’Espagne.

Cet été 1899, profitant d’une visite chez la reine Victoria à Windsor, l’empereur allemand, qui avait déjà exprimé le souhait de voir Blenheim, s’annonça pour un déjeuner. Nous ne fûmes avisés que quelques jours à l’avance et, d’autre part, nos préparatifs eurent à souffrir des désirs versatiles de la reine. En effet, on nous annonça d’abord que l’empereur et l’impératrice, le prince et la princesse de Galles, ainsi que le duc et la duchesse de Connaught 4 arriveraient par train spécial pour l’heure du déjeuner. Après avoir d’urgence convié les notables du comté, nous dressâmes une longue table dans le salon peint que nous utilisions comme salle à manger occasionnelle. Pour accueillir les invités à la gare, nous fîmes préparer un attelage avec deux chevaux et un postillon, ainsi qu’un second attelage, avec quatre chevaux et deux postillons. Préférant chevaucher en escorte, Marlborough décréta que j’accompagnerai en voiture les visiteurs royaux. D’autres attelages étaient prévus pour leurs suites. Mais au matin dit, un télégramme nous informa que la reine avait décidé de garder les dames avec elle à Windsor et que nous ne devions attendre que l’empereur, ainsi que ses oncles le prince et le duc. Sans les épouses, toute notre belle organisation était à revoir. A la dernière minute, il fallut changer le couvert et modifier le plan de table. Mais il y avait pire : je me rendis soudain compte que si j’allais accueillir nos invités à la gare, l’empereur disposerait à mes côtés de la place d’honneur dans la Daumont 5 et que le prince de Galles devrait partager avec le duc de Connaught la banquette qui tournait le dos à la route. Je voyais s’annoncer une petite catastrophe, car je savais que le prince, qui n’appréciait guère son neveu, se sentirait offensé d’occuper une place subordonnée pendant le trajet à travers la foule massée dans les rues de Woodstock 6. Par conséquent, je priai Marlborough de m’autoriser de rester à la maison pour accueillir nos invités sur le perron, lui suggérant de monter lui-même dans la voiture avec eux. Cette solution arrangeait tout : le prince et l’empereur pourraient ainsi partager la place d’honneur 7. Or, mon époux ne voulut rien entendre : il monterait en escorte. Quand nous prîmes place dans la Daumont, le prince me lança un regard furieux, refusant, ainsi que je l’avais prévu, de s’asseoir à côté de l’empereur 8. Ce dernier, quant à lui, rayonnait de reconnaissance, se satisfaisant tout à fait de cette installation. A l’approche du palais, il aperçut le drapeau impérial qui flottait sur notre mât et me remercia pour cette attention.

4 Arthur de Connaught et de Strathearn (1850-1942), troisième fils de la reine Victoria, avait épousé en 1879 la princesse Louise-Marguerite de Prusse (1860-1917), cousine du Kaiser.

5 Type d’attelage sans cocher dans lequel la voiture est tirée par quatre chevaux sur lesquels sont montés du même côté deux postillons chargés de mener l’attelage.

6 Commune de l’Oxfordshire dans laquelle se trouvait la gare la plus proche de Blenheim (à ne pas confondre avec son homonyme américain célèbre pour le pandémonium qui s’y déchaîna en 1969).

7 Selon les règles de l’étiquette les passagers les plus importants devaient être placés sur la banquette arrière de la voiture, sauf si  une dame y montait : par galanterie, elle était alors placée à l’une des places d’honneur ; le second personnage dans la hiérarchie, soit le prince de Galles dans ce cas particulier, se trouvait alors relégué sur l’autre banquette.

8 Parce que cette solution de dernière minute imaginée par la duchesse aurait gravement contrevenu aux règles rigides de l’étiquette…

199 - Tourisme à Blenheim Palace

Attelage à la Daumont (image tirée de : https://www.attelage-patrimoine.com/2015/10/l-attelage-a-la-d-aumont-royal-jean-louis-libourel.html).

Juste avant le déjeuner, peut-être afin d’anticiper tout autre désagrément, le prince de Galles me prit à part pour s’enquérir du plan de table. Je le rassurai :

« L’empereur prendra place en face de Marlborough, je serai à sa droite et Votre Altesse royale à la mienne

– Et où avez-vous placé mon frère ? demanda-t-il, en accentuant les r à la manière allemande.

– En face de vous, Sire. »

Puis, j’ajoutai : «  Avec votre permission, je ne vous raccompagnerai pas jusqu’à la gare. » Ce à quoi il sourit 9. Durant le déjeuner, je remarquai avec quelle habileté l’empereur dissimulait le handicap de son bras estropié, coupant et attrapant sa nourriture avec une fourchette spécialement munie d’une lame 10. Sa conversation tournait autour de sa personne, ce qui n’est pas inhabituel chez les souverains 11, mais qui chez lui émanait d’un besoin naturel de paraître.

9 En adressant directement sa demande au prince de Galles, la duchesse s’affranchissait de l’éventuel refus de son mari.

10 Nous reviendrons sur cet impérial handicap dans le prochain billet.

11 Mais aussi chez de nombreux particuliers… De plus, l’animosité entre le Kaiser et son oncle devait le pousser à en faire encore plus pour rappeler qu’il tenait le rang le plus élevé parmi les convives.

199 - Tourisme à Blenheim Palace

Une des fourchettes spéciales du Kaiser conservée à Doorn (cliché tiré de la page : https://www.huisdoorn.nl/en/museum/museum-huis-doorn/house-and-art-collection/).

Plus tard, pendant notre tour de la propriété, l’empereur se lança dans un récit des batailles du grand duc 12, telles qu’elles sont décrites dans les tapisseries suspendues à nos murs, nous brossant de surcroît un portrait du prince Eugène de Savoie, le commandant en second, qui partagea ses victoires 13. Je m’amusai de son désir évident de briller 14, mais pour moi Guillaume II apparaissait tout au plus comme l’officier prussien typique, doté en outre de l’arrogance et de la vanité que lui inspirait sa royale naissance. En vérité je fus surprise par le manque de distinction de son comportement, qui s’expliquait peut-être par le fait qu’il ne portait pas d’uniforme, sans lequel les Allemands apparaissent souvent à leur désavantage 15. Même sa fameuse et impressionnante moustache, qui semblait se hérisser d’indignation, échouait à lui conférer une quelconque dignité. Il paraissait n’avoir hérité d’aucune caractéristique anglaise ; il n’avait ni le charme ni la sagesse de son oncle, le prince de Galles. Peu après cette visite, sa jalousie et sa haine de l’Angleterre trouvèrent, dans la guerre des Boers, l’occasion de s’exprimer ouvertement 16.

12 Bien évidemment John Churchill, 1er duc de Marlborough.

13 Eugène de Savoie-Carignan (1663-1736), général au service du Saint-Empire dont il fut l’un des plus grands commandants. Le présenter comme un simple second du duc de Marlborough relève du snobisme le plus éhonté…

14 Une nouvelle fois, le Kaiser voulait sans doute briller face à son oncle détesté en étalant sa culture historique.

15 Ce même jugement se trouve chez Anne Topham, professeur d’anglais de la fille du Kaiser (Souvenirs de la cour du Kaiser – Delagrave, Paris ; 1915 – p. 23 ; voir mon billet : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/article-habille-en-mufti-76063387.html.

16 Le Kaiser avait déjà condamné en 1896 le raid mené par Leander Starr Jameson à la tête d’une armée privée afin de reverser le gouvernement de la république du Transvaal en menaçant même d’intervenir militairement. Lors de la seconde guerre des Boers (1899-1902) il affirma sa sympathie pour ceux-ci mais refusa de recevoir le président Kruger venu chercher de l’aide en Europe.

Quand nous passâmes dans la longue bibliothèque, M. Perkins 17 interpréta une sélection d’airs germaniques, ce qui plut tellement à l’empereur qu’il invita le musicien à venir donner un concert à Berlin. Pour gratifier Nanny 18 que je savais friande de rencontres prestigieuses, j’autorisai les nourrices à descendre pour présenter mes fils, âgés de deux et un an 19. Avant de prendre congé, l’empereur nous sollicita pour recevoir le prince héritier 20 l’été suivant. Pour ce dernier, désireux de découvrir la vie anglaise, il souhaitait organiser des visites à la campagne. Le moyen de refuser ? Puis, avec la promesse de nous expédier l’inévitable photographie 21, il prit congé, accompagné de sa suite et de ses oncles plutôt de mauvaise humeur. 22

17 Charles William Perkins (1855-1927) interprète réputé et organiste officiel de la ville de Birmingham de 1888 à 1923.

18 Responsable des gouvernantes des enfants.

19 Charles Albert William Spencer-Churchill (1897-1972) et Ivor Charles Spencer-Churchill (1898-1956).

20 Friedrich Wilhelm Victor August Ernst de Prusse (1882-1951) Kronprinz de l’empire allemand et du royaume de Prusse.

21 Nous avons ici un bel exemple du parti pris de notre narratrice contre le Kaiser. En effet si ce dernier distribuait largement à ses hôtes son portrait dédicacé et encadré, nombre de monarques faisaient de même ; la duchesse le note d’ailleurs avec plaisir à propos d’une visite du roi Charles Ier de Portugal : « Après sa visite à Blenheim, son ambassadeur à la cour de Saint-James, le marquis de Soreval, m’apporta deux photographies de ses souverains, dont l’une portait en haut du cadre une couronne de diamant, marque d’une faveur spéciale » (Consuelo Vanderbilt Balsan Une duchesse américaine p. 176).

22 Consuelo Vanderbilt Balsan Une duchesse américaine (Tallandier ; Paris, 2012) pp. 157-160.

199 - Tourisme à Blenheim Palace

Portrait du 9e duc de Marlborough et de sa famille peint en 1905 par John Singer Sargent (illustration tirée de la notice wikipédia de la duchesse).

Même très éloignés l’un de l’autre, le duc et la duchesse de Marlborough appartenaient tous deux à la coterie du prince de Galles dont ils partageaient les idées et les inimitiés. Aussi ne faut-il pas prendre au pied de la lettre les critiques appuyées de la duchesse à l’encontre du Kaiser – d’autant que son commentaire sur la photographie souvenir promise par le souverain nous a montré son parti pris. De plus la duchesse écrira plus loin dans ses mémoires à propos d’une visite en Allemagne avant la première guerre mondiale « L’Allemagne eût été charmante sans la présence des Allemands ; je les avais en horreur » 23, ce qui ne laisse aucun doute sur son manque d’objectivité vis-à-vis de son impérial hôte…

23 Consuelo Vanderbilt Balsan Une duchesse américaine p. 181.

199 - Tourisme à Blenheim Palace
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commentaires

P
Merci pour ce post de blog, toujours aussi fascinant ! Je te trouve un peu sévère sur Woodstock, The Who, Jefferson airplane, Joe Cocker, parmi d'autres :) Le récit de la duchesse parvient à rendre le Kaiser plutôt sympathique, et je découvre qu'il avait un handicap au bras, disons que je trouve sa simplicité martiale plus sympathique que la sophistication des altesses britanniques (de cette époque), dommage que le Kaiser ait été le dirigeant politique de la Prusse, peut-être un peu trop enthousiaste à l'idée de voir son armée "en action" ? Cordialement, Patrick
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P
Bonjour Patrick,<br /> Ce billet t'ayant rendu le Kaiser sympathique, il a donc rempli sa tâche.<br /> Si en sa qualité d'empereur allemand et de roi de Prusse Guillaume II se devait de tenir son rôle de "seigneur de la guerre" mais il a longtemps refusé de céder au parti militariste, notamment lors des crises marocaines de 1905 et 1911 ; à ce titre, il aurait bien pu suivre l'exemple de son lointain prédécesseur Frédéric Guillaume, père de Frédéric II et véritable fondateur du militarisme prussien, qui développa considérablement son armée sans jamais participer à un seul conflit.<br /> Pour ce qui est de l'infirmité impériale, elle fera l'objet de mon prochain billet.<br /> Quant à la musique, tu auras sans doute deviné que je préfère le clavecin à la guitare électrique et Yvette Guilbert ou Boby Lapointe aux gens que tu cites...<br /> Amicalement.

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