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15 juillet 2022 5 15 /07 /juillet /2022 10:28
200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Depuis 2020 la station de radio généraliste Europe 1 diffuse en semaine une émission intitulée Historiquement vôtre. Celle-ci, animée par Stéphane Bern et Matthieu Noël a pour principe de présenter trois personnalités reliées par un point commun ainsi que trois petites chroniques consacrées à l’histoire d’un plat, l’origine d’un objet ou d’une mode et des anecdotes historiques sur une célébrité. Cette dernière rubrique est tenue par la journaliste et chroniqueuse Clémentine Portier-Kaltenbach 1 et c’est l’une de ses interventions, diffusée le 10 janvier 2022 intitulée « Les complexes du Kaiser », que je vous propose d’écouter maintenant, avant de me permettre de la contester…

1 http://evene.lefigaro.fr/celebre/biographie/clementine-portier-kaltenbach-29112.php.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Sur ce cliché on voit nettement que le bras gauche de l’empereur est plus court que le droit.

Notons tout d’abord que dans l’intervention de madame Portier-Kaltenbach tout ce qui touche la description du handicap du Kaiser, les tentatives pour y remédier, la déception et les propos peu amènes de sa mère est parfaitement exact. Toutefois, lorsque l’on passe de l’évocation de ce problème physique à l’évocation d’un complexe qui en découlerait et qui va ensuite motiver toutes les actions de Guillaume II, on migre du domaine de l’histoire pour arriver à celui de l’interprétation hasardeuse. Ainsi, après une petite enfance marquée par les douloureux traitements censés lutter contre l’atrophie de son bras gauche, rien ne laisse penser que le futur empereur ait pu développer un quelconque complexe 2. Nous avons d’ailleurs son propre témoignage pour en faire foi :

2 Il est significatif que dans les mémoires de François Aymé (Une éducation impériale – Guillaume II ; Société française d’édition d’art, 1897), ancien professeur de français du prince mais républicain farouche, aucune mention n’est faite de pareil problème.

 

Un obstacle sérieux fut toutefois pour moi le fait que mon bras gauche, à la suite d’une déformation congénitale paraissant légère au début, fut arrêté dans son développement et perdit la liberté de ses mouvements. La science médicale de l’époque n’était certainement pas encore en possession des moyens orthopédiques modernes, grâce auxquels on peut remédier à cet état de choses. Je fus bien traité de différentes manières, que l’on considérerait aujourd’hui comme empiriques, et qui eurent pour seul résultat de me tourmenter de la façon la plus douloureuse.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Appareil d’électrothérapie du début du XXe siècle (illustration tirée de : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lectroth%C3%A9rapie).

Même la gymnastique, qui me fut enseignée à partir de 1866 par l’actif et sympathique capitaine von Dresky, du 2e régiment thuringien d’infanterie, n° 32, plus tard directeur de l’Etablissement central de gymnastique, avait d’abord exclusivement pour but de fortifier mon bras. C’est graduellement qu’il passa à la gymnastique proprement dite que, bien entendu, je ne pus jamais exercer avec passion comme d’autres garçons plus valides.

Par contre, je m’adonnai bientôt avec enthousiasme à la natation qui présentait d’abord pour moi de grandes difficultés et que je portai à une grande perfection. J’ai eu également beaucoup de penchant pour les autres sports nautiques, tels que la voile et la rame. J’acquis aussi une grande habileté au tir.

Si le Kaiser était bon tireur, son fusil devait reposer sur un support et quelqu’un devait recharger son arme.

Le plus difficile de tout était pour moi d’apprendre à monter à cheval, et là je vécus des heures pénibles. Au lieu d’en parler moi-même, je veux rapporter ici à ce sujet les propres termes d’Hinzpeter 3, dans lesquels il donne un compte rendu de son mode d’éducation : « L’équitation, à laquelle il fut obligé grâce à une fermeté particulière, d’abord avec de grands risques et malgré une répugnance accompagnée d’abondantes larmes, devint pour lui une pratique accomplie avec plaisir et succès. Le procédé appliqué avec une invincible force de volonté est si caractéristique pour l’ensemble de la méthode d’éducation que nous croyons devoir le mentionner en détail. Le prince était âgé de huit ans et demi, et un laquais conduisait encore son poney par la bride, parce que son manque d’assurance causait une inexprimable angoisse à lui-même ou aux autres. Tant qu’il en fut ainsi, il n’était pas question d’apprendre l’équitation ; et ce manque d’assurance devait d’abord être vaincu à tout prix. Mais comme aucun piqueur ni écuyer n’était en état de le faire, le précepteur fit appel à son autorité morale, devenue entre temps absolue, pour installer le prince en larmes sur son cheval sans bride et l’obliger à l’exercice des différentes allures, sourd à toutes les prières et à toutes les larmes, faisant remonter sans pitié le cavalier après une chute intempestive, jusqu’à ce qu’enfin, après des semaines de torture, fût obtenu l’équilibre si difficile à réaliser. Ces exercices du matin dans les allées latérales du parc de Sans-Souci étaient l’effroi de chacun, plus grand pour le tyran que pour le patient. Mais seules une énergie exceptionnelle et l’absence d’égards peuvent avoir raison d’une faiblesse exceptionnelle, même naturelle. Après que ce résultat fut obtenu et qu’après le réveil de sa propre énergie le prince fut rendu semblable aux autres garçons ; il put être confié à l’écuyer, pour une éducation ultérieure, progressant rapidement. »

3 Georg Ernst Hinzpeter (1827-1907) fut le précepteur du futur Guillaume II et de son frère le prince Henri de Prusse à partir de 1866.

Le succès a donné raison à la méthode d’Hinzpeter. Mais l’enseignement fut rude, et mon frère Henri a souvent hurlé de douleur lorsqu’il devait assister au martyre de ma jeunesse. 4

4 Souvenirs de ma vie (Payot ; Paris, 1926) pp. 40-42.

Comme le montre ce court extrait d’un film d’époque, si Guillaume II devait être aidé pour monter à cheval il tenait bien en selle sur des chevaux particulièrement dressés.

Les propos du Kaiser qui pourraient être suspectés de subjectivité sont cependant confirmés par un autre témoignage de Georg Hinzpeter :

Une blessure à la naissance, laquelle eu pour conséquence une incurable faiblesse du bras gauche, constitua un obstacle particulier à son développement physique et psychique, art médical et soins ne furent pas capables de l’éliminer, alors que l’enfant avec une énergie inhabituelle de volonté s’y employait. Il s’agissait de surmonter Le sentiment naturel d’une gêne corporelle et inévitablement liée à cela, la timidité. Ce fut pour lui une performance morale éminente que de devenir un tireur excellent, un nageur et un cavalier, et un homme audacieux et intrépide […] Il avait acquis, par un travail sur lui même honnête et dépassant la commune mesure, le droit à une position dominante qui dépassait son âge ; ainsi se dominer soi-même, s’élever soi-même se comprirent comme transformer une faiblesse naturelle en une source de force et d’énergie. 5

5 L’empereur Guillaume II une esquisse dessinée d’après nature (Velhagen & Klasing, Bielefeld ; 1888) ; pour la traduction du texte intégral voir http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/04/85-l-empereur-guillaume-ii-une-esquisse-dessinee-d-apres-nature.html.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Vareuse d’officier du 16e  régiment de dragons porté par le Kaiser ; on remarque la différence de longueur des manches (cliché tiré de : https://www.warheritage.be/fr/une-tunique-unique-mission-accomplie).

Point n’est donc besoin de faire appel à un éventuel complexe que rien ne prouve pour expliquer la multiplicité de ses uniformes. En effet, depuis le règne du roi Frédéric-Guillaume Ier 6 les souverains prussiens portaient l’uniforme et, pour rappeler la puissance de l’empire allemand tout comme pour illustrer son rôle de commandant en chef, se devaient de porter les tenues de leurs régiments ; d’autant qu’après la proclamation de l’Empire, un certain nombre de ces unités appartenait non au royaume de Prusse mais aux différents Etats fédérés (en plus, son goût pour les déguisements 7 concordait parfaitement avec cette accumulation d’uniformes). D’ailleurs n’oublions pas que comme le note Walter Rathenau 8, peu suspect de complaisance envers Guillaume II, le peuple allemand voulait que son souverain se comporte de cette façon : « Ce peuple, à cette époque, conscient ou inconscient, a voulu son roi ainsi, ne l’a pas voulu autrement, s’est voulu ainsi lui-même et pas autrement » 9.

6 Frédéric-Guillaume de Hohenzollern, surnommé le « Roi-Sergent », père de Frédéric II, fut roi en Prusse de 1713 jusqu’à sa mort en 1740.

7 Voir mon billet : http://kaiser-wilhelm-ii.over-blog.com/2015/02/83-fetes-costumees.html.

8 Walter Rathenau (1867-1922) fils du fondateur de la firme AEG, industriel et homme politique allemand de tendance libérale rallié à la république de Weimar dont il fut ministre de la reconstruction puis ministre des affaires étrangères ; il fut assassiné par un groupe terroriste d’extrême droite qui lui reprochait ses origines juives et sa politique.

9 Le Kaiser (Aux éditions du Rhin ; Paris-Bâle, 1921) p. 70.

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

Selle du bureau du Kaiser à Doorn (illustration tirée de la notice wikipedia néerlandaise consacrée au château)

Pour ce qui est de la selle derrière le bureau impérial elle ne manifeste aucun bellicisme particulier de Guillaume II mais témoigne de son souci constant de corriger le déséquilibre physique dû à l’atrophie de son bras gauche. De plus, sa jalousie face à l’empire colonial britannique était largement partagée par la France ou par l’Italie dont les dirigeants ne souffraient pourtant d’aucun handicap physique. Le témoignage de Bernhard von Bülow, qui n’a jamais pardonné au Kaiser son limogeage en 1908 à la suite de l’affaire du Daily Telegraph et dont les Mémoires révèlent une profonde autosatisfaction, ne saurait être pris trop au sérieux 10.

10 Je consacrerai un prochain billet à montrer à quel point Bülow a déformé les faits dans ses Mémoires pour faire porter aux Kaiser des erreurs qu’il avait lui-même commises.

Si le Kaiser avait effectivement des avis très arrêtés sur tout nous verrons dans le prochain billet, en nous appuyant sur le témoignage d’une lettre privée d’un successeur de Bülow au Secrétariat d’Etat aux Affaires Etrangères, qu’il était capable d’écouter ses interlocuteurs et de se ranger à leurs avis. Et pour ce qui est d’une prétendue homosexualité de Guillaume II aucune preuve ne vient l’étayer et je me permettrais de signaler à madame Portier-Kaltenbach que le diminutif de Philipp zu Eulenburg était « Phili » et non « Phil ».

200 - Les complexes de Guillaume II ou si ma tante en avait...

En guise de conclusion à ce billet, permettez-moi de vous proposer une chanson particulièrement adaptée pour donner un avertissement salutaire à tous ceux qui seraient tentés, en quelque domaine que ce soit, de tirer des conclusions hâtives…

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